Miscellanée de réflexions

Un délicieux canard laquais, de Jean-Yves Viollier

14 janvier 2014 | 2 commentaires

 

2014-01 - Canard laquais

 

Anarchique dans son fonctionnement, parfois complaisant avec ses meilleurs informateurs, complètement oligarchique. Voilà ce qui ressort de cet ouvrage publié en 2013 et écrit par Jean-Yves Viollier, journaliste puis patron de l’édition de 1997 à 2012 au Canard Enchaîné, après une longue carrière à L’Equipe. La hiérarchie de « L’Exemplaire », comme se voit renommé le volatile, se fait littéralement essorer. Ce pamphlet déguisé en « roman satirique », qui moque également bien des travers des rédactions et de la presse nationale, aurait mérité une large publicité, et non le silence médiatique presque total qui a accompagné sa sortie.

 

Il n’est rien de plus dangereux qu’un journaliste en fin de carrière. Les noms, bien que tous modifiés et parfois des mélanges de plusieurs personnes, ne résisteront pas longtemps aux habitués du cénacle journalistico-politique parisien. De son embauche au début des années 2000 à son départ volontaire à la fin de la même décennie, nous suivrons la nouvelle recrue dans sa découverte hallucinée du fonctionnement de son nouvel employeur. Jusqu’à la rupture finale face au comportement de sa hiérarchie, choquant pour le syndicaliste qu’il fut autrefois et le journaliste qu’il tenait à rester.

 

La charge est lourde, mais reste toujours drôle, et se montre plutôt convaincante. D’une gestion du personnel pour le moins fantasque et douteuse, pas rare dans les rédactions, à la formidable entreprise de séduction à laquelle s’est attelée Nicolas Sarkozy pour devenir Président de la République, petit aperçu d’un ouvrage qui fera date.

 


 

Le fonctionnement interne du Canard, ou du moins de L’Exemplaire, semble placé sous le signe de la pingrerie la plus acharnée vis-à-vis des moyens affectés aux journalistes et pigistes, considérés comme si bien payés qu’ils se doivent d’auto-financer leurs conditions de travail1. Chaque avanie est balayée d’un revers de main dans ce journal décidément différent des autres :

A tout propos et le plus souvent hors de propos, quand je pose une question pratique, un rédacteur hausse les épaules en me répétant : « On est dans un journal anarchiste, ici ! », sous-entendant par là que mes mesquines questions matérielles sont vraiment malvenues dans ce repaire de beaux esprits libertaires.

 

Théoriquement engagé avec un salaire de 3000 euros, il s’aperçoit dès sa première fiche de paie qu’il n’en gagne que 20002. Après une vigoureuse protestation, il apprend qu’une prime viendra compléter son salaire officiel, au titre changeant régulièrement pour éviter qu’elle ne puisse être considérée comme salaire en cas de litige. Une pratique généralisée au sein du journal, qui se complète d’une très importante prime bisannuelle. Sa remise s’accompagne d’une « fête des pralines » obligatoire qui semble bien pesante à des salariés conscients de cette subordination :

Le nouveau chiffre que chaque rédacteur a sous les yeux, selon qu’il sera stable, en hausse ou en baisse, lui permettra de savoir immédiatement s’il est en cour auprès du monarque. Mais jamais personne ne demandera le lendemain ou les jours qui suivent la moindre explication sur cette manne qui peut représenter annuellement près de la moitié des revenus du salarié.

 

L’absence de toute représentation syndicale ou d’un comité d’entreprise participent également à ce fonctionnement tout à fait particulier. Les salariés de L’Exemplaire-Le Canard, souvent en poste depuis des décennies, sont rompus à ce fonctionnement. Les combats internes sont féroces et la peau de banane jamais loin, seuls les plus fins limiers du journal étant généralement à l’abri. Les articles, eux, sont presque toujours envoyés à la dernière minute pour éviter toute retouche, ou plutôt dégradation, de la rédaction en chef. Bref, un journal comme les autres, mais dans une version encore plus sauvage. La faute, selon le journaliste, à ces fameuses primes :

Cette petite oligarchie, emmenée par Félix et Tropcher, qui décide de tout, sans la moindre transparence, sans la moindre démocratie. Le salaire attribué le premier jour n’évolue jamais en dehors des indices du coût de la vie. Seules des primes, attribuées dans une opacité totale et relevant du fait du prince, permettront au journaliste de savoir si son travail est apprécié ou non. […] Je n’arrive pas à décider si ce système totalement féodal est légitime ou scandaleux dans un journal aussi atypique. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il pousse à la courtisanerie la plus éhontée.

 

Jean-Yves Viollier, ou plutôt son personnage Pierre Pica, loue sans réserve les enquêteurs du journal, décrits comme des détectives privés de roman noir, et que L’Exemplaire sait conserver en leur laissant toute liberté. Tant que les exclusivités et les informations croustillantes sont fournies régulièrement, aucune question n’est posée : qu’une enquête prenne trois jours ou trois semaines ne change rien. Bref, le rêve de nombreux journalistes qui ne parviennent pas à se dégager du temps pour faire correctement leur métier. Quant aux informations, elles sont pour la plupart soigneusement vérifiées, quitte à en perdre la primauté. De quoi supporter de nombreuses avanies, en sus d’un revenu très confortable. Pour sa part, le personnage, qui tiendra comme son auteur la rubrique destinée à parler des problèmes touchant les consommateurs, tirera une grande satisfaction de pouvoir aider ces lecteurs qui s’adressent au journal en désespoir de cause.

 

La hiérarchie, si critiquée pour son comportement, n’en est pas moins estimée pour sa gestion intelligente de la publication des enquêtes. Tout est ainsi fait pour que les hommes politiques ne puissent savoir ce qui les attend, et donc développer une stratégie de communication3. Du moins avant le mardi soir, où quelques exemplaires sont amenés directement de l’imprimerie aux ministères par le journal lui-même. Les dessinateurs, « rayon de soleil de L’Exemplaire », sont totalement épargnés, et même plaints lorsqu’ils se font prendre un bon jeu de mot pour un titre tout en voyant leur dessin rejeté.

 

Hors du fonctionnement du journal, le roman s’attache à nous faire découvrir les coulisses, maintenant plus ou moins connues, de la campagne présidentielle de 2007. La première information d’importance est donnée, avant l’élection, par un des nombreux hommes de l’ombre que compte le milieu politique français, devenu informateur au long cours du personnage. Nicolas Sarkozy aurait ainsi systématiquement choisi des numéros deux, dans les services politiques de la presse française, comme récipiendaires de ses confidences et d’informations croustillantes. Leur permettant d’assouvir leur ambition et la sienne, en prenant la tête de ces services avant l’élection, éjectant des chefs moins bien informés. Le journaliste, sceptique face à son informateur, ne le reste pas longtemps :

Défilent, dans ma tête, les noms de confrères : j’ai l’impression de lire une de ces interminables listes que l’on retrouve sur les monuments aux morts du village. Et désormais, je sais. La Taupe a raison, et le verdict à venir de 2007 ne fait plus de doute.

 

La seconde information d’importance concerne une enquête du journal, nuisible au futur président, et qui aurait dû être publiée entre les deux tours de l’élection présidentielle avant d’être retardée par le titre4. Nicolas Beau, l’un des dénicheurs de cette affaire, avait déjà révélé cette mise au frais en 2010 lors d’une émission d’Arrêt sur Images, tout en expliquant n’avoir pas compris la réaction de sa hiérarchie. Pierre Pica décrit dans le roman les coulisses d’une funeste conférence de rédaction, pendant la présentation de cette « bombe » par les enquêteurs du journal :

Félix ne pipe mot pendant tout l’exposé. Il se contente d’écouter distraitement l’histoire et semble lui accorder à peu près autant d’intérêt qu’à celle du curé qui a prélevé cinq centimes d’euros sur l’argent de la quête. « – Il ne faut pas charger la barque pendant cette campagne électorale… Nous avons eu un traitement équilibré de l’information, et c’est ce qu’attendent de nous nos lecteurs. Jérôme, Christian, vous avez bien fait votre travail, mais cette information, nous l’utiliserons après les élections. »

 

Le Vrai Canard, de Karl Laske et Laurent Valdiguié, fait également l’objet d’un bref chapitre du livre. Renommé « L’Exemplaire, tout pour plaire » dans le roman, l’ouvrage, s’il ne se fait pas assassiner, n’a pas été jugé favorablement par le journaliste. Il note un sentiment que de nombreux autres lecteurs ont eu à sa lecture, moi compris, à la différence près que lui connaissait la réalité des choses au sein du journal et de ses diverses turpitudes :

Comme un meurtrier qui scrute avec attention le travail de la police et la progression de l’enquête qui pourrait mener jusqu’à lui, je suis fasciné par les choix effectuée, les presciences, les erreurs grossières, les fausses pistes : à plusieurs reprises, l’auteur, rédacteur en chef d’un grand quotidien, est passé à ras des cadavres sans les voir, avant de s’éloigner.

 

Au-delà du Canard Enchaîné, l’auteur livre ici une chronique acide du fonctionnement des rédactions nationales, plutôt juste si j’en crois ce que je sais du sujet. La hiérarchie du parfois trop admiré même si indispensable volatile prend de son côté un beau coup de fusil. Contrairement au Vrai Canard, le livre est à mettre entre toutes les mains. Ce billet plutôt sérieux ne rend en effet pas hommage à l’humour ravageur dans lequel baigne l’ouvrage. Humour qu’on peut d’ailleurs retrouver sur le blog de Jean-Yves Viollier, qui opère maintenant en indépendant.

 

 

 


 

Pour aller plus loin

 

Romancer pour dénoncer ? : intéressante interview de l’auteur sur Acrimed.

 

L’impertinent déchaîné : interview par Sud-Ouest, le journal de la terre natale de Jean-Yves Viollier.

 

Jean-Yves Viollier, déçu du journalisme (accès payant) : critique de Marianne.

 

Critique de Polémia, un site de la très droitière galaxie Novopress.

 

 

NOTES
  1. La première chose qui surprend le nouvel arrivant est l’exiguïté et l’état des locaux : « L’entassement des journalistes de L’Exemplaire est tout aussi surprenant : bureaux miteux, absence de rangements, télévision perchée en hauteur comme dans les hôpitaux, avec un écran aussi étroit qu’un carnet de reporter, jamais on ne dirait que l’on se trouve dans un des journaux les plus riches de France. » []
  2. Une fiche de paie qui fait également office de contrat de travail, pratique abandonnée depuis des décennies hors des petites entreprises artisanales. « L’absence de contrat de travail permet à tout moment de modifier les exigences formulées au salarié sans la moindre négociation ou réévaluation de salaire », constate le journaliste. []
  3. Par exemple, les sollicitations pour des réactions se font seulement quelques heures avant la mise sous presse. Et les conférences de rédaction n’abordent que les sujets annexes, jamais les vraies exclusivités, afin d’éviter les fuites qui sont monnaie courante dans bien d’autres rédactions. []
  4. Elle sera finalement publiée, plusieurs mois plus tard, dans un « Dossier du Canard » consacré à Nicolas Sarkozy. []

Commentaires

  1. VIOLLIER Jean-Yves
    21 janvier 2014 @ 23:41

    Je tombe par hasard sur votre blog, alors que j’avais déjà lu vos tweets. Un bravo très sincère pour cette lecture très pertinente du « Canard laquais ». Vous avez bien cerné les évolutions que je souhaite voir s’opérer au sein du « Canard » et les secteurs qui fonctionnent plutôt bien. Je peux simplement rajouter que, pour des raisons juridiques, je suis resté très très en dessous de la réalité. Mais je ne peux malheureusement en parler qu’à mon proche entourage ou en messages privés.
    Amicalement.
    JYV

  2. Moktarama
    27 janvier 2014 @ 14:21

    Ravi de lire que vous avez trouvé cette recension fidèle, j’ai essayé de traiter tant du négatif que du positif. Je dois dire que les aspects « droit du travail – coopérative virtuelle », déjà partiellement pointés dans Le Vrai Canard, sont ceux qui me choquent le plus. Que ceux-ci soient régulièrement bafoués dans la presse, je le savais (j’y bosse…), mais que cela soit également le cas au Canard, et dans de telles proportions (bien au-delà de ce que j’ai pu constater ailleurs), semble juste hallucinant.

    Par ailleurs, je n’en parle pas mais j’ai trouvé fort éclairantes les coulisses du duo d’articles Sarkozy/Madone en 2007, parce qu’en tant que lecteur j’étais resté un peu interdit devant l’inégalité flagrante de traitement (la sous-estimation d’un bien pour baisser ou échapper à l’ISF doit être une des fraudes les plus communes de France, effectivement). Pour la suite, dont je parle cette fois-ci, je me souviens en être quasiment tombé de ma chaise en apprenant ce trappage par l’intermédiaire de l’émission d’@si avec Nicolas Beau. Ce dernier était cependant resté très diplomate sur le plateau (je peux comprendre, personne n’a envie de se créer un ennemi pareil dans un contexte pro).

    N’hésitez pas à m’en dire plus par courriel (moktarama[at]gmail.com) si l’humeur vous en dit.

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