Miscellanée de réflexions

Le Vrai Canard, de Karl Laske et Laurent Valdiguié

26 septembre 2012 | Pas de commentaire

 

 

Voilà un livre qui, à sa sortie en 2009, avait provoqué la polémique dans le monde médiatique français, entre autres car il y était affirmé que la page deux, celle de la fameuse Mare aux canards, était influencée, et favorable, à Nicolas Sarkozy. Une polémique qui, aujourd’hui, est éteinte depuis longtemps : l’occasion de chroniquer un livre qui n’a pas perdu de son intérêt trois ans plus tard, et qui est maintenant disponible en version poche à un prix modique.

 


 

Quelques mots sur la forme tout d’abord : le livre, écrit par deux journalistes, Karl Laske et Laurent Valdiguié, est nettement plus rigoureux que la plupart des livres-enquêtes. Tout y est soigneusement sourcé, des propos tenus lors des entretiens aux très nombreux articles du Canard cités dans le livre, et l’on sent le soin permanent des auteurs de ne pas se faire prendre en défaut.

 

Ils ont ainsi réalisé des entretiens avec de (très) nombreux journalistes employés ou ex-employés du Canard, ainsi qu’avec les hommes impliqués dans les différents « ratages » du journal ces trente dernières années. Pas de reproches à faire à ce niveau-là, si ce n’est peut-être l’absence de la mention par les auteurs de leur candidature passée au célèbre journal du mercredi.

 

Le ton adopté tout au long de l’ouvrage est, quant à lui, tout à fait bienveillant envers le volatile. Laske et Valdiguié n’essaient pas, à mon sens, de détruire la crédibilité du journal, loin de ce qu’on a pu en entendre en 2009. Pour autant, ils se montrent parfois fort sévères dans leurs jugement, notamment vis-à-vis des réactions des journalistes actuels et de la direction du Canard, qui n’ont la plupart du temps accepté de répondre que par écrit.

 

L’ouvrage se veut globalement une chronologie critique du palmipède des années trente à aujourd’hui, par l’intermédiaire de différentes « affaires » politico-médiatiques plus ou moins bien traitées par le journal. Ainsi qu’une présentation assez fouillée de ses principaux journalistes, de sa direction et des méthodes de travail.

 

Le début du livre s’attache à la plus récente période du pouvoir, en gros depuis 2006 puis l’élection de Nicolas Sarkozy. Les « scoops » de cette section sont désormais connus par tout le monde, car ils ont permis la promotion de l’ouvrage :

 

  • Pierre Charon serait, selon ses propres propos évidemment démentis par le Canard, l’instigateur du « journal de Carla », à l’image d’un proche conseiller des Tibéri pour le « journal de Xavière » de la fin des années 90. Par instigateur, Laske et Valdiguié entendent « qui est chaque semaine au téléphone avec le journaliste chargé de la rubrique en question », et non écrivain direct de la rubrique (contrairement à ce qui fut dit sur les plateaux télé à la sortie du livre).

 

  • Sarkozy, Hollande et Hortefeux seraient d’excellents clients pour remplir la page 2, ce qui les mettrait plus à l’abri que d’autres politiques qui ne sont pas informateurs du Canard. Des propos démentis à toute force par le volatile, même s’ils m’ont semblé, en tant que lecteur du Canard et journaliste, assez évidents, en particulier pour Hortefeux et Hollande depuis 2007 et pour Sarkozy avant 20071.

 

La partie peut-être la moins intéressante vient ensuite, et s’attache à nous montrer le passé franchement collaborationniste de la majorité des journalistes du Canard qui y travaillaient à l’aube de la seconde guerre mondiale. Et de certains journalistes qui y revinrent ou furent embauchés après celle-ci. Par « franchement collaborationnistes », j’entends : qui ont ouvertement écrit des articles ou dessins à portée politique dans des journaux antisémites similaires à « Je suis partout ».

 

Laske et Valdiguié s’attachent alors au passage du Canard Enchaîné d’un journal satirique aux trente mille lecteurs, dans les années soixante, au Canard que l’on connaît aujourd’hui, journal d’investigation satirique aux cinq cent mille lecteurs. Ceci grâce à un virage éditorial et à quelques très grosses affaires sous la présidence Giscard. Une présidence que les auteurs décrivent comme littéralement rincée chaque semaine par le palmipède, avec des infos fracassantes (et parfois approximatives), au premier rang desquels figurent les diamants de Bokassa et l’affaire Papon.

 

L’affaire Papon, traitée en détails par les auteurs, montre bien toutes les ambiguïtés du Canard de cette époque : un scoop venu de l’extérieur, « offert » au Canard par une victime dudit Papon (dont la famille fut déportée sous ses ordres). Un scoop retardé de deux mois pour le sortir entre les deux tours de la présidentielle de 1981, le tout avec l’assentiment de Mitterrand. Un scoop sur lequel le Canard, passé le jet initial, va copieusement s’asseoir, comme le montre le très faible nombre de papiers jusqu’à son procès en 1997 : en gros un à deux par an, à comparer aux centaines de papiers sur des sujets jugés plus dignes d’intérêt par le journal.

 

On rentre là dans la partie la plus accusatrice du livre : le comportement du Canard Enchaîné sous Mitterrand, directement à l’origine du départ du journal de deux grands enquêteurs de la presse française, Pierre Péan et Georges Marion. C’est aussi la partie la plus intéressante pour peu qu’on ait également lu le livre de Péan et Cohen sur Le Monde. Car on comprend alors comment le comportement pour le moins sympathique du Canard avec le président socialiste, articles à l’appui, a pu permettre à Edwy Plenel et au Monde de se lancer avec succès dans le travail d’enquête. Ainsi, quand la direction du Canard se fait enfumer par les services secrets lors de l’affaire du Rainbow Warrior, au point de vouloir passer le scoop de la « troisième équipe » sous silence, l’information fait la Une (et les choux gras) du Monde et d’Edwy Plenel.

 

C’est un exemple parmi de nombreux autres, fort convaincants, détaillés par les auteurs. Ceux-ci expliquent ces «faiblesses » par plusieurs facteurs : la très grande proximité des journalistes et de la direction du Canard avec la gauche de l’époque, créée entre autres par des passages de futurs journalistes du Canard par des journaux appartenant au PS ou au PC. Ainsi que la proximité du journal avec son avocat, qui ne fut jusqu’en 1981 personne d’autre que Roland Dumas. Ce dernier bénéficiera jusqu’au bout de la mansuétude du Canard, le journal défendant encore son ancien avocat lors de l’affaire Elf2.

 

Si par hasard, après ces deux cent pages de Mitterrandisme, recension d’articles à l’appui, le lecteur n’était pas encore convaincu de la « faiblesse Miterrandienne » du Canard, Laske et Valdiguié recensent les centaines d’articles consacrées au clan Chirac et à la mairie de Paris. Les auteurs insistent bien sur la qualité du travail opéré sur les affaires Chirac, par ailleurs, regrettant uniquement qu’un tel soin n’ait pas été apporté au suivi des affaires sous Mitterrand. Des propos confirmés directement et à visage découvert par les deux anciens enquêteurs Péan et Marion, et d’autres journalistes restés anonymes.

 

La dernière partie du livre, à mon sens la plus intéressante, se sert de deux thèses publiées sur le journal, et de nombreux témoignages, pour dresser un portrait de cette rédaction qui provoque l’adulation de ses lecteurs… et celle de la plupart des journalistes politiques français.

 

Le portrait moyen du journaliste du Canard est, pour le moins, proche de celui de nos parlementaires, ce qui n’est pas particulièrement à l’honneur du journal : mâle, blanc, la cinquantaine et un revenu confortable. Sur une cinquantaine de personne, la rédaction compterait ainsi aujourd’hui deux femmes (en excluant les secrétaires et le standard). Le salaire y est mirobolant pour un journaliste français : au-delà de 6000 euros mensuels.

 

La gouvernance se rapproche plus d’une holding familiale que d’une entreprise coopérative : le Canard lui-même est chapeauté par une société civile, elle-même possédée par une association. Personne sauf la direction semble ne connaître son poids actionnarial au sein du journal, et les comptes détaillés ne sont pas publics. Enfin, et c’est peut-être le plus troublant, il n’y a ni syndicats ni comité d’entreprise au Canard.

 

Si l’on veut comparer l’ouvrage de Laske et Valdiguié, ce serait avec « La face cachée du Monde » de Péan et Cohen, sorti en 2003 :

 

  • Le Vrai Canard a les mêmes défauts d’écriture à quatre mains que La face cachée : c’est assez inégal, et on se prend à se demander qui a écrit telle ou telle partie. Par contre, là où on sentait poindre parfois la détestation des auteurs envers le triumvirat du Monde, Laske et Valdiguié se montrent d’une retenue certaine, et traitent à mon sens plus équitablement une direction qui a pourtant un certain nombre de choses à se reprocher.

 

  • A côté du Monde des années Plenel-Colombani-Minc, le Canard semble une véritable oasis de tranquillité, en particulier du point de vue de la gestion financière et du personnel, même si l’on peut se demander quel est l’intérêt pour un journal d’avoir plus de 90 millions d’euros en réserve (soit une viabilité de plus de trois ans sans parution).

 

  • Les journalistes et dirigeants du Canard, sous conditions, ont accepté de répondre par écrit aux questions des journalistes, et leur ont laissé promouvoir leur livre comme bon leur semblait. Une attitude certes pas parfaite, mais tout de même très éloignée du black-out complet additionné d’un procès imposé par le trio de tête du Monde lors de la sortie de La face cachée3.

 

  • On retrouve dans les deux livres la même description un peu triste du journaliste d’investigation à la française : connaître et fréquenter des gens de pouvoir pour avoir des infos régulièrement bidonnées ou manipulées, attendre à côté de son fax qu’un juge bienveillant veuille bien vous envoyer un procès-verbal d’audition, et surtout, surtout, ne jamais sortir de Paris pour aller fouiller un peu soi-même dans les archives (les correspondants sont là pour ça). Péan était on ne peut plus sévère avec ce journalisme d’enquête dans La face cachée, les mêmes propos sont tenus par Georges Marion lorsqu’il est interrogé par les auteurs du Vrai Canard sur les raisons de son départ (en sus du Mitterrandisme du volatile, qui le bridait dans ses papiers).

 

Faut-il le lire ? Et bien, si vous n’êtes pas lecteur du Canard, cela vous permettra de briller lors des dîners en ville, en rappelant la proximité passée du Canard et de Minute dans les années 70-80, les faiblesses du journal sous Mitterrand, ou le jeu permanent de manipulation entre journalistes et politiques en ce qui concerne notamment « La Mare aux Canards ». Si vous êtes lecteur du Canard, ce livre ne vous fera pas tomber de votre chaise, mais vous permettra de relativiser certains papiers, de regarder d’un œil plus détaché la page deux, et de connaître un peu mieux l’histoire du volatile. Si vous êtes lecteur du Canard et journaliste, vous l’avez probablement déjà lu, si ce n’est pas le cas, lisez-le : il n’est jamais inintéressant de savoir comment se fabrique le journal politique le plus lu de France.

 

Pour terminer, une petite révélation, dont je ne me doutais pas : l’intégralité des articles politiques du Canard est réécrite par des auteurs avant publication. Cela permet l’unicité absolue de l’écriture, au détriment de l’originalité et de l’amour-propre de certains journalistes qui y sont passés.

 

 

 


 

Pour aller plus loin

 

Le canard à poil : blog créé par les auteurs pour discuter du Canard Enchaîné à la sortie de leur livre.

 

Emission d’arrêt sur images (accès payant) sur le livre, avec, en plateau, les deux auteurs, ainsi que Nicolas Beau, ancien du Canard et fondateur du site Bakchich.

 

Dans l’Express, les « bonnes feuilles » du livre, consacrées à l’histoire récente du volatile.

 

Article du Monde sur le parcours médiatique du livre : « Le Canard Enchaîné » vole dans les plumes de ses détracteurs.

 

 

NOTES
  1. Pour donner un exemple plus actuel, je subodore Manuel Valls d’être un bon informateur, avec pour preuve plusieurs papiers fort indulgents à son sujet sur l’affaire Merah… []
  2. Et pourtant, Dieu sait que là ou le Canard ne voyait « rien de pénalement répréhensible », il verrait d’habitude dans une paire de Berluti à 2000 euros et dans un président du Conseil Constitutionnel entretenu par une femme payée par des commissions illégales un sujet sans fin de rigolade… et d’enquête ! []
  3. Ceci étant dit, la réponse du Canard à la sortie du livre, qui ne répond à rien et parle surtout des candidatures rejetées des deux journalistes-auteurs, ne brille pas par sa flamboyance… []

Commentaires

Commenter | S'exprimer





Vous pouvez utiliser ces balises HTML : <i> <b> <blockquote>

Contrat Creative Commons.

Contact

moktarama[at]gmail.com

Flux RSS

Recherche