Miscellanée de réflexions

Corée du Nord et idéologie : The cleanest race ou La race des purs, de Brian Reynolds Myers

19 décembre 2011 | 1 commentaire

Le monde a appris aujourd’hui la mort de Kim Jong-il, ainsi que sa succession à la tête de la Corée du Nord par Kim Jong-eun, son fils cadet. Défilent en boucle dans les médias des experts, et les mots « Juché » , « confucianisme » et « stalinisme » seront à n’en pas douter les plus répétés les prochains jours à propos de la Corée du Nord et de son régime autoritaire.

Il me semble donc intéressant de faire en ce jour la critique du livre peut-être le plus iconoclaste de la décennie sur ce sujet : « The cleanest race » , paru en 2010 et disponible en français depuis peu sous le titre « La race des purs » . L’auteur, B. R. Myers, vit depuis 20 ans en Corée du Sud, et y fut entre autres professeur d’université, donnant des cours concernant la littérature et la société Nord-coréenne.

 


 

Dès l’introduction du livre, l’auteur annonce la couleur : tout ce que nous croyons savoir sur la manière dont le régime Nord-Coréen se voit est, en gros, faux. Pourquoi ? Pour deux raisons selon Myers : l’immense majorité des experts de ce pays, universitaires ou médiatiques, ne lisent pas le coréen. A cela s’ajoute le fait que la propagande strictement intérieure du pays, difficilement accessible1, est très différente de la propagande destinée au reste du monde (le journal télévisé par exemple).

Myers a étudié pour ce livre essentiellement de la propagande Nord-coréenne interne, en coréen donc, et en particulier la propagande visuelle (affiches et télévision). Le livre contient de nombreuses illustrations, qui lui permettent d’appuyer de manière très convaincante ses arguments. Cela contraste avec la plupart des commentateurs et experts de Corée du Nord, qui travaillent avec des sources indirectes, de seconde, troisième ou quatrième main.

 

 


Juché

 

Le Juché est censé être l’idéologie créée par le père de Kim Jong-il, créateur du régime : on en dit souvent que c’est une idéologie communiste de l’autosuffisance totale, qui résulte en l’enfermement de la Corée du Nord. Reprenons ce qu’en disent les autorités Nord-coréennes :

Le peuple est le maître de la révolution et du développement du pays et a les capacités à les promouvoir. Ces idées reposent sur le principe philosophique selon lequel l’homme est maître de tout et décide de tout.

 

Selon l’auteur de « The cleanest race » , et comme on le devine en lisant la description donnée ci-dessus, le Juché est une idéologie, disons, peu épaisse2. Selon Myers, c’est une doctrine qui existe pour être louée et non pour être appliquée. Les autres définitions données du Juché sont en général nébuleuses pour cette raison.

Myers nous raconte l’histoire de cet OPNI3 pour expliquer cet aspect : créé non par idéologie au début de la révolution, mais plus tard, dans le but d’asseoir les capacités intellectuelles de Kim Il-sung, créateur du régime, en réaction au prestige de Mao.

C’est un des points importants du livre : l’histoire de la Corée du Nord depuis la révolution, est montrée à la population en partie par le biais de l’histoire personnelle de dirigeants protecteurs de « l’âme coréenne » . Nous allons voir dans The Cleanest Race comment cette histoire Nord-Coréenne du régime est racontée, et quelles sont ses origines.

 

 


Confucianisme

 

C’est là qu’intervient le second mot, répété par tous à propos de la Corée du Nord. Le confucianisme expliquerait en effet le côté héréditaire, favorisant le respect des aînés, un concept facilement compréhensible par les occidentaux car plus proche culturellement.

C’est encore une idée fausse, affirme Myers, nombreux exemples à l’appui : depuis sa création, la Corée du Nord est décrite à l’image d’un enfant, trop pure et sans défense face aux invasions étrangères. C’est cette Corée fragile qui serait protégée par son chef. Ce chef, loin d’être un Petit Père des Peuple, est affublé le plus souvent de qualités et considérations maternelles, comme on peut le voir dans l’image de couverture du livre.

Description linguistique des structures de pouvoir du régime Nord-coréen : on a du mal à distinguer toute référence paternaliste là-dedans... | Source : B. R. Myers

Kim Jong-il et son père ne sont ainsi pas, comme les anglais le traduisent (mal) , le « Father Leader » mais le « Parent Leader » . Si ses qualités militaires sont vantées4, sur les affiches on le voit plus souvent apporter la soupe aux soldats ou écouter leurs demandes que les diriger sur le champ de bataille. Selon Myers, loin d’être d’inspiration confucianiste, le régime Nord-coréen s’appuie sur une logique maternelle, de protection d’une Corée du Nord menacée et sans défense car trop pure.

Il nous raconte alors par le menu les raisons pour lui de cette propagande, et détermine une filiation directe avec les matériaux de propagande du Japon impérial à destination de la Corée, occupée de 1905 à 1945. Cette idée permanente de pureté fut insufflée par les Japonais pour obtenir suffisamment de collaboration des Coréens, leur pays étant alors décrit comme lié presque familialement au grand Japon5.

Cette continuité dans la propagande6, Myers l’explique simplement : les individus responsables de la propagande en Corée sous le Japon impérial seront les mêmes que ceux de Corée du Nord. Coréens, il furent utilisés par les deux régimes.

La Corée du Nord naissante avait besoin de propagandistes de talent, et les seuls disponibles étaient à l’époque les Coréens ayant travaillé pour les japonais. Un exemple de cette filiation directe de la propagande : la manière dont on montre et appelle le dirigeant est restée très proche de celle dont Hiro Hito était présenté par le Japon impérial, ce que montre Myers dans son livre avec les affiches qui y sont reproduites.

"Notre vertu fait de nous une proie facile" , affiche de propagande, où l'on retrouve la Corée sous les traits d'un enfant comme symbole de pureté. | Source : B. R. Myers

Les mêmes schémas qui fonctionnaient avant la seconde guerre mondiale furent donc repris en les débarrassant de leur côté japonais : seront conservés la pureté coréenne, et l’aspect filial des coréens vis-à-vis d’un régime protecteur vis-à-vis d’un monde extérieur dangereux. Ceux-ci imprègnent toujours la propagande interne du régime selon Myers, plus de soixante ans plus tard.

La meilleure preuve de cet aspect très maternel des dirigeants de Corée du Nord est peut-être ce que dit Kim Jong-il de son père : il n’hésite pas à parler de ses qualités maternelles comme de celles qui ont fait de lui un si grand dirigeant pour la Corée du Nord. Des propos inimaginables pour un dirigeant chez sa voisine du Sud, voisine qui a conservé, elle, cette culture confucéenne.

 

 


Stalinisme

 

Pour la plupart des observateurs, ces fresques sont une preuve du caractère stalinien du régime. Pas pour Myers : "ces fresques humaines ne sont pas le symbole d'un anti-individualisme marxiste, mais celui de la nature homogène des Coréens et de leur gentillesse naturelle les uns envers les autres" | Source : B. R. Myers

C’est probablement le mot qui revient le plus souvent pour désigner et penser le régime Nord-coréen. C’est pour Myers la plus grande erreur que l’on puisse faire concernant le pays, en particulier quand on veut négocier pour obtenir qu’il renonce à l’arme nucléaire.

En effet, Myers nous montre image par image en quoi la propagande interne du régime est faite du racisme le plus absolu. Car l’insistance sur la pureté du peuple Coréen, et en particulier d’une Corée du Nord qui conserve cette pureté originelle en résistant aux influences étrangères, a son corollaire en négatif : l’impureté du reste du monde, et en particulier des américains et des blancs7.

Ceux-ci sont caricaturés pour augmenter leur traits saillants, et présentés systématiquement comme voulant avilir la Corée, pure et enfantine, avec leurs perversions. Ces affiches dépeignant les étrangers comme malsains pour la pureté coréenne sont communes en Corée du Nord selon Myers, et l’on retrouve également ces thèmes dans le matériel audiovisuel. On voit là qu’on est très loin de la propagande des autres régimes communistes présents ou passés, y compris d’un régime communiste nationaliste comme celui de Tito en Yougoslavie.

Cette propagande a pu être créée par les anciens propagandistes du Japon impérial parce qu’avant 1948 et l’implication stalinienne, le marxisme en tant qu’idéologie était pour ainsi dire absent de la culture politique coréenne. Pour Myers, l’idéologie du régime Nord-coréen « utilise la terminologie marxiste pour développer une vision du monde basée exclusivement sur la catégorisation raciale » .

Billet de banque Nord-coréen. Un autre indice de l'emphase mise sur l'homogénéité des Coréens par le régime, selon B. R. Myers. | Source : B. R. Myers

Il nuance immédiatement son propos pour éviter un écueil évident : selon Myers, si la catégorisation nazie fut bâtie sur une notion essentielle de supériorité physique et de force, la catégorisation Nord-coréenne se fonde sur un principe de supériorité morale8. Une pureté morale qui entraîne le besoin de protection face au dangereux monde extérieur, un besoin que remplissent les dirigeants du régime grâce à leurs qualités maternelles. Les Coréens du Nord sont aussi représentés comme les gardiens de la pureté morale de l’ensemble de la Corée, pour le jour prochain de la réunification.

 

 


Comment se voient les Nord-Coréens selon la propagande ?

 

Les Nords-Coréens seraient un peuple pur, la seule vraie Corée à cause de l’ouverture des voisins du Sud à la perversion étrangère. Un peuple homogène, trop généreux et aimable entre eux pour se défendre convenablement face au vice, caractère non coréen. La Corée est en permanence menacée militairement par le reste du monde. Mais le génie de Kim Jong-il et son père ont permis d’éviter leur incursion, et même d’obtenir d’eux des concessions permanentes9.

Myers ne cesse, tout au long du livre, d’insister sur la qualité de la propagande intérieure Nord-coréenne, en particulier sur ses capacités d’adaptation phénoménales à ce que les Nord-coréens savent par les autres canaux10 . Cela a selon l’auteur évité pour le moment un effondrement : par exemple, depuis quelques années, les Sud-coréens ne sont plus présentés comme souffrant eux aussi de la famine, ce qui ne serait plus tenable. Il le sont comme un peuple certes bien plus riche que la Corée du Nord, mais qui est inféodé aux Etats-Unis, et honteux que sa pureté et son innocence soit souillée face aux voisins du Nord.

Et les exemples existent pour prouver l’efficacité de cette propagande, comme en examinant les migrations. Ainsi, ceux qui fuient la Corée du Nord sont majoritairement, selon Myers, les moins éduqués, donc les moins soumis à la propagande. Par ailleurs, il arrive assez régulièrement, selon l’auteur, que des exilés volontaires reviennent tout aussi volontairement en Corée du Nord11.

Il ajoutera également que la police politique Nord-Coréenne est en proportion infiniment inférieure de celles déployées habituellement dans les pays autoritaires. Par conséquent, c’est qu’un autre pilier très puissant vient stabiliser la population, celui d’une propagande raciale dont l’Europe et le Japon ont historiquement pu apprécier l’efficacité. Myers est donc convaincu que la plupart des Nord-Coréens croient sincèrement la propagande du régime.

 

 


Quelles sont les conséquences diplomatiques de ces erreurs ?

 

La principale conséquence est évidente pour l’auteur : les négociations à six pays pour faire abandonner à la Corée du Nord ses armes nucléaires, en échange d’une aide alimentaire augmentée, qui font du surplace depuis des années, n’ont strictement aucune chance d’aboutir.

En effet, Myers insiste lourdement sur l’aspect de cohésion interne du régime : celui-ci est parfaitement conscient de la nécessité primordiale de se conserver le soutien de la population, et donc de conserver l’efficacité de la propagande.

Avant 1990, la pureté Nord-coréenne était selon Myers possiblement protégée par son dirigeant Kim Il-sung grâce à deux piliers : l’économie qui progresse et la force militaire. Avec l’arrivée de Kim Jong-il et de la famine dans les années 90, la propagande ne s’est plus appuyée que sur la force militaire, et en particulier sur l’arme nucléaire, qui permet la protection contre les Etats-Unis. L’arme nucléaire comme composante de la force militaire est donc devenue le seul pilier de légitimité intérieure du régime Nord-Coréen.

Par conséquent, espérer négocier l’abandon de cette seule source interne de légitimité12, simplement contre un peu plus d’aide alimentaire13, est irréaliste au plus haut point pour Myers : jamais le régime Nord-coréen ne commettra ce qui serait un évident suicide politique.

L’auteur se montre assez modeste dans ses prétentions à proposer une solution concrète pour que la Corée du Nord ne dispose plus de l’arme nucléaire. Il fait deux préconisations aux pays impliqués, reposant sur l’effondrement du régime et une réunification coréenne sur le modèle allemand :

  • Abandonner les discussions à six14, elles sont inefficaces et permettent au régime de prétendre n’importe quoi à leur sujet. Elles valident de plus la stratégie Nord-coréenne de soutirer indéfiniment des ressources par le chantage.
  • Reporter les efforts diplomatiques sur la Chine, pour qu’elle laisse s’effondrer une Corée du Nord qu’elle soutient sous perfusion. En effet, pour Myers, « les Chinois sont rationnels » , et discuter avec eux sera « plus productif ». C’est cependant une tâche difficile, car la Chine n’a probablement pas envie de se retrouver avec des soldats américains si près de ses frontières : Myers évoque la promesse faite par les américains de ne pas installer l’US Army en Allemagne de l’Est, pour que Gorbachev se rassure et autorise la réunification.

 

Le livre est passionnant, et si son auteur est largement respecté, les thèses qu’il y développe ont créé la polémique lors de sa sortie (avant d’être oubliées, le temps médiatique étant ce qu’il est) . Elles remettent en tout cas en cause nombre de choses que l’on croyait savoir à propos de la Corée du Nord, et redonnent à mon sens un peu de logique aux actions internationales de ce pays.

Si la Corée du Nord vous intéresse, lisez-le, car même sans être d’accord avec l’auteur, les reproductions des affiches de propagande et les explications historiques qui les accompagnent valent à elles seules la lecture. J’espère que ce compte-rendu vous aura convaincu de le lire, ou au moins de refuser les explications simplistes servies dans les médias généralistes à chaque nouvelle provenant de Corée du Nord, comme aujourd’hui à l’occasion du passage de témoin de Kim Jong-il à son fils Kim Jong-eun15.

 

 


Pour aller plus loin :

 

 

 

 

 

  • Une vidéo de plus d’une heure sur le site de la chaîne parlementaire des Etats-Unis, C-SPAN : conférence de Myers sur la Corée du Nord, reprenant les propos comme certaines illustrations du livre (anglais).

 

NOTES
  1. Myers ira chercher ces documents dans les universités Sud-coréennes. Mais aussi, en mentant sur ses buts, auprès de la représentation Nord-coréenne en Corée du Sud. []
  2. Tout comme la prétention de la Corée du Nord à l’autosuffisance, alors que le pays est sous perfusion alimentaire mondiale depuis sa création, de l’URSS aux USA. []
  3. Objet Politique Non Identifié. []
  4. Comme ses qualités dans tous les domaines imaginables d’ailleurs, dans les écrits Nord-Coréens. []
  5. Le Japon impérial, dans sa propagande à destination des japonais, développait l’idée de pureté qui a protégé le Japon de l’extérieur. La Corée du Nord inversera selon Myers ce paradigme, vers une pureté qui rend trop faible face au monde extérieur, comme pour un enfant. []
  6. Avec des modifications évidentes : les mentions du Japon « grand frère » disparaissent lors du passage de l’occupation japonaise à la guerre de Corée. []
  7. Mais aussi par exemple des frères Coréens du Sud, qui se sont fait corrompre par l’extérieur et les « Yankees » . Myers raconte au passage que même les coréens du Sud se sentent parfois moins Coréens que les Coréens du Nord pour ces raisons, ce qui en dit long sur la force de la communication interne du régime. []
  8. Ces deux régimes sont donc nationaux-socialistes, mais d’une manière complètement différente dans leur approche de la race. []
  9. Exemple : les sacs de riz envoyés par les Etats-Unis pendant la famine furent présentés comme un tribut versé au « cher dirigeant » . []
  10. On capte maintenant partiellement en Corée du Nord les radios et télévisions Sud-coréennes et chinoises. []
  11. Et le mal du pays est largement exprimé par les communautés Nord-Coréennes de
    Chine et de Corée du Sud, Myers racontant à ce propos ses nombreuses rencontre avec des exilés. []
  12. La force militaire, qui permet de tenir à distance les « Yankees » et les ennemis de la race et de sa pureté morale. []
  13. Ce qui ne permettra de toute manière pas de restaurer le pilier « économie » dans l’idéologie raciale et de protection. []
  14. Les six pays concernés étant les deux Corées, les USA, la Chine, le Japon et la Russie. []
  15. Myers rappelle d’ailleurs que l’on pensait Kim Jong-il dissolu et incapable, à son arrivée au pouvoir dans les années 90. Les hypothèses des commentateurs furent rapidement balayées, la propagande restant (famine mise à part) strictement identique, comme le reste du régime. []

Commentaires

  1. Xiongwang
    17 août 2013 @ 22:41

    Merci pour le lien vers l’interview de la Gazette de Séoul qui complète bien le livre en fournissant de nouvelles informations.

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