Miscellanée de réflexions

Google et les power users, une relation qui touche à sa fin

1 novembre 2011 | 3 commentaires

 

Depuis sa création, Google avait acquis une certaine estime de la part des internautes, qui lui a permis cette croissance folle sans dépenser aucun argent en publicité classique. Son atout maître dans cette guerre de communication face au géant Microsoft et autres entreprises du web maintenant en déshérence : les power users, ceux qui utilisaient dans leurs moindres possibilités les outils que la firme leur fournissait gratuitement, et les promouvaient pour pas un sou à leur entourage. La stratégie de l’entreprise qui se targuait de ne pas faire de mal est en train de changer.

 

 

 

Ne nous méprenons pas : Google n’était pas un saint, et son but, comme pour toute entreprise commerciale, est de gagner de l’argent. Seulement, sa stratégie à long terme passant par l’augmentation de la fréquentation d’internet 1 , il lui fallait brosser les utilisateurs dans le sens du poil, en particulier ceux qui étaient le plus en mesure de promouvoir des services internet : les fameux power users.

 

Les services proposés par l’entreprise de Mountain View sont alors complètement délirants pour l’époque, en sus du moteur de recherche qui n’a pas eu d’équivalent potable pendant presque une décennie. Quand Gmail est arrivé gratuitement, il pulvérisait les services concurrents, avec un volume de stockage plus que décuplé, une ergonomie dédiée à la simplicité et à l’efficacité, ainsi qu’une fonction recherche fonctionnelle. Quand le lecteur de flux RSS Google Reader fut lancé, les mêmes critères remportèrent le même succès pour les mêmes raisons. Je ne mentionne même pas Maps, tellement la chose a révolutionné le secteur. Depuis, la direction de la boite semble quelque peu perdue : ses nouveaux produits « sociaux » sont des échecs retentissants, tandis que le reste de la machine continue de fonctionner et de rapporter de l’argent.

 

Le dernier produit social en date, Google + , a attiré énormément de monde au début, mais sa politique anti-pseudonymes et son absence d’API n’ont pas retenu les utilisateurs. Pourtant, Google a misé très gros cette fois-ci : une refonte visuelle totale des sites du groupe en particulier, très… blanche. Ainsi qu’en adoptant une culture d’entreprise plus « professionnelle » , notamment avec la suppression des « Labs » de Google, dont pourtant tant de ses futurs produits ou fonctionnalités ont émergé 2 . Mais aussi en forçant les utilisateurs de ses autres services à utiliser Google + pour toutes les fonctions dites « sociales » , permettant de partager très simplement des photos, articles, vidéos… avec chacun de ses produits.

 

Ça a commencé avec Picasa, son service de photo en ligne. Peu ont protesté, ça semblait même logique à certains, malgré l’inscription supplémentaire obligatoire et l’absence de pseudonyme sur Google + 3 . Bref, ça ne se passait pas trop mal. Sauf que. Google a alors décidé de continuer sur sa lancée en cannibalisant Google Reader. Sauf que. Google Reader est, pour ainsi dire, le seul réseau social qui ait eu un réel succès : il n’en a pas l’air, comme ça, avec son look minimaliste et son API fantôme 4 .

 

Pourtant, ce n’est pas pour rien que Google Reader a tué pour des années toute concurrence sérieuse dans le secteur restreint des lecteurs de flux RSS en ligne. On pouvait très simplement partager les articles rencontrés sur le web sur son blog, ou en créant des flux RSS de partage par tags, ou avec d’autres utilisateurs de Google Reader, en ajoutant éventuellement un commentaire qui pouvait se transformer en discussion. Le tout dans une seule interface, rapide, simple et efficace.

 

Pourtant, finalement peu d’internautes ont adopté Google Reader. Alors pourquoi je parle de succès ? Parce que ce produit n’est pas, comme Maps ou Gmail, destiné à tout le monde. Tout le monde n’a pas d’intérêt à suivre des dizaines ou des centaines de sources, à les classer, à pouvoir les partager, à aimer en discuter avec d’autres. Google Reader était le seul réseau social qui favorisait le contenu avant les individus. C’était aussi un réseau social élitiste, utile à 1 % peut-être de la population d’internautes, et sans utilité aucune pour les autres.

 

Mais c’est le seul succès en matière de réseaux sociaux pour Google parce que cette niche d’utilisateurs était impliquée dans le produit, s’en servait tous les jours 5 . Depuis des années, contrairement à Buzz et Wave qui n’auront tenu que quelques mois. Et son API, si fantôme, fonctionne très bien. Pourtant, le produit était la responsabilité de un à deux développeurs, c’est dire si la firme le voyait comme négligeable ! Les utilisateurs viennent de se rendre compte que cette déshérence a permis au produit, en changeant peu et par petites touches, de rester cette solution si efficace.

 

Le nouveau Google Reader, c’est :

  • Un site blanc, blanc, blanc, avec des espaces partout. Les contenus prennent une place drastiquement réduite, d’une manière moins lisible. Le site est plus fatiguant à consulter sur un petit écran, et tout ce blanc le rend moins confortable sur un grand écran.
  • Pour partager des contenus, il faut désormais cliquer plusieurs fois, aller sur Google + (donc s’inscrire) , et partager un contenu qui sera noyé dans un flux type Facebook. Alors même que la qualité de Google Reader comme réseau social était son asynchronicité : je pouvais ne pas lire pendant plusieurs jours, et quand même voir ce que les autres avaient partagé, leurs conversations, à l’inverse des systèmes en flux comme Twitter ou Facebook, où le contenu est vite noyé. Le tout (et c’est important) en quelques clics, sans changer de site, sans inscription.

 

Donc, après la suppression des Labs et des services de partage de Picasa, c’est au tour de Google Reader de passer à la moulinette. On peut supposer que l’entreprise a tablé sur le faible nombre total d’utilisateurs et leur invisibilité, ainsi que sur un préavis d’une semaine avant disparition des contenus partagés. Et ça a marché partiellement, moins d’une douzaine d’articles en anglais sur le sujet avant hier, même si les iraniens ont fait entendre leur colère et que des « sharebros » (comme ils se prénomment) ont manifesté devant les locaux de Google.

 

Google est passé à l’acte quand même, en expliquant que si on n’était pas content, on pouvait s’en aller d’un service après tout gratuit. Et depuis la mise en ligne hier, la réaction des internautes est tout autre : le nombre d’articles sur le sujet est en train de littéralement exploser, tandis qu’une recherche Twitter fait apparaître un ratio de un à dix en défaveur des changements, que ce soit au niveau de l’interface ou de la migration forcée vers Google + des fonctions sociales.

 

Pour les utilisateurs de Google Reader, l’amputation de ce produit est semblable à l’obligation de passer par Google + pour répondre à un mail dans Gmail. Et si les utilisateurs de Reader sont peu nombreux, leur colère est grande et leur influence non négligeable : ils sont ceux qui partagent énormément de contenus et avant tout des contenus (avant de raconter leur vie et de proposer des photos de chats, par exemple) . Ils sont blogueurs, journalistes, veilleurs en entreprise, ou travaillent dans le domaine du savoir. Ils se répandent sur Twitter, Facebook ou Google + . Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, si on a vu passer sur Twitter des références au New Coke 6 .

 

Nous verrons si cela fait finalement bouger Google, cependant on peut en douter vu le caractère global de la nouvelle stratégie de Google, qui repose manifestement sur un abandon des power users pour ses retours utilisateurs et sa promotion 7 , dans une quête désespérée pour enfin créer un réseau social digne de ce nom, ignorant celui qu’ils avaient sous la main pour favoriser un fonctionnement qui rapporte déjà beaucoup d’argent à Facebook 8 .

 

 

Une grande leçon à retenir de ce changement de stratégie, en tant qu’internaute : la lune de miel aura duré plus d’une décennie, elle est maintenant bel et bien terminée. Google est en train d’entrer dans une phase plus « mature » , plus commerciale, à moins long terme, à l’image du reste du web lui-même. Il est temps de repenser les services de Google pour ce qu’ils sont : des services gratuits, susceptibles de changer à tout moment, par une entreprise qui a l’air de ne plus écouter sa culture originelle, celle des ingénieurs, de l’efficacité et de la simplicité.

 

A défaut d’imaginer que Google revienne à son motto d’origine et arrête de saccager ses propres produits 9 , souhaitons que l’arrivée destructrice de Google + dans Google Reader ne soit pas un coup de semonce avant de s’attaquer à Gmail.

 

 

NOTES
  1. Plus d’internautes, plus de gens qui cherchent, plus de pub vendue. C’est la raison même du rachat d’Android, fourni gratuitement aux fabricants de téléphones portables. []
  2. Les Labs étaient partie intégrante du pourcentage de temps de travail de ses personnels dédiés, disons, à la recherche et au développement. []
  3. Google est en train de revenir sur cette interdiction des pseudonymes, toutefois les choses sont encore loin d’être claires à ce niveau. []
  4. Elle n’a jamais été reconnue officiellement par Google, alors que d’innombrables services et applications sont basés dessus. []
  5. Et aussi : il était accessible en entreprises et dans certains pays bloquant internet, comme le responsable du changement chez Google l’a appris en voyant les centaines de commentaires furieux d’internautes iraniens suite à son annonce sur Google + . []
  6. Censé être meilleur et lancé dans les années 80 par Coca-Cola sans laisser le choix aux clients, il fut adopté par la majorité. Pourtant, Coca-Cola revint à l’ancienne version après quelques mois : la minorité d’utilisateurs mécontents s’exprimait tellement fort qu’elle fit chuter les ventes après les premiers succès. []
  7. Ceux-là même qui se servaient des Labs et promouvaient ses produits à leur entourage. []
  8. Et qui a deux versants : on traque l’internaute, ce qui permet de constituer des fichiers phénoménaux, sans mesure avec ce que fait Google avec les analyses statistiques des mails, recherches et sites internet. Ensuite, on s’en sert pour lui faire de la publicité, absente pour le moment de Google + (mais Google fait de la pub partout ailleurs) . []
  9. Une entreprise, qui passe ce stade où le capital sympathie accumulé est utilisé pour devenir mainstream dans un nouveau marché, revient rarement en arrière. Le seul exemple que j’ai en mémoire concerne Apple et le retour de Steve Jobs, très bon pour l’entreprise et ses consommateurs, nettement moins pour le reste des internautes, comme pour tout écosystème fermé… []

Commentaires

  1. Olivier (stocker-partager.fr)
    2 novembre 2011 @ 00:22

    Merci pour ce super article ! Ta relation avec Google Reader est devenue presque passionnelle. Du coup, tu te sens trahi. Je te comprends.

    Personnellement, j’aimais bien Google, mais là j’arrive à saturation. D’ailleurs, j’ai publié un article sur ce sujet, il y a deux jours, sur mon blog.

    En ce qui concerne Google Reader, cela fait plusieurs mois que je lui cherche un remplaçant, à installer sur mon hébergement web. J’ai commencé à tester Gregarius : j’ai plutôt bien aimé, mais il en existe d’autres.

  2. Moktarama
    3 novembre 2011 @ 12:11

    Je rajoute un lien, en anglais :
    http://brianshih.com/78073742

    C’est le commentaire d’un des deux développeurs principaux de l’ancien Google Reader (parti depuis quelques mois) . Et il est, pour le moins, extrêmement sévère avec son ancienne entreprise et la nouvelle version du produit qu’il a crée…

  3. Moktarama
    3 novembre 2011 @ 23:08

    Je viens rajouter aussi un second lien, encore un billet d’un ancien développeur sur Google Reader. Celui-ci propose carrément de mettre ses projets en pause pendant quelques mois pour venir réparer le bazar qu’est la nouvelle interface visuelle :
    http://fury.com/2011/11/my-offer-to-google-reader/

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