Miscellanée de réflexions

Un outil médiatique à double tranchant

15 octobre 2011 | 3 commentaires

 

Les primaires du PS ont envahi l’espace médiatique au point de faire disparaître temporairement les autres partis politiques. Même l’UMP se débat pour grappiller quelques miettes avec de ses journées parlementaires, c’est dire le pouvoir d’attraction de ces primaires sur les médias. Mais on ne sort pas impunément de tant d’attention, comme le PS est en train de le découvrir.

 

Tout avait pourtant si bien commencé : tout le monde faisait assaut de politesse lors des débats, le premier tour étant un modèle du genre pour l’absence des coups bas si communs en période électorale. Malgré la propension bien connue des socialistes à s’engueuler en public, on évoquait ici et là le caractère ouvert des primaires comme explication.

Les primaires sont, dans ces conditions, un formidable outil de communication. Encore plus lorsque cette primaire ouverte est unique dans le paysage politique. Les médias, traitant la chose comme une véritable élection, donnent à la chose une importance démesurée. Le procédé surclasse tout autre évènement, revêtant le caractère presque sacré de l’élection républicaine.

Les médias auraient tort de se priver de cette inépuisable mine de « moments politiques » , d’exclusivités nourries à « l’entourage du candidat » , d’analyses ineptes et de débats engendrant d’autres débats. C’est comme Noël avant l’heure : les socialistes fournissent clés en main l’assurance de bonnes audiences et un échauffement des personnels, cinq mois avant les présidentielles. Le tout en permettant à tout un chacun de se mettre en valeur par la finesse de ses analyses politiques.

Il suffit d’ailleurs de franchir l’Atlantique pour comprendre comme une évidence l’incroyable puissance médiatique de la chose. Les partis y organisent des primaires depuis longtemps. Ils débordent aujourd’hui des spin doctors maîtres de la com’ politique. Les party conventions, soit une semaine de discussions au sein du parti démocrate ou du parti républicain, se terminant par le choix du prétendant, sont des éclipses médiatiques totales : des moments où la seule information importante est la dernière phrase de l’un ou la dernière promesse de l’autre. Ceci à un niveau qui ferait passer l’actuel processus socialiste pour un gentil camp de scouts1 .

Les socialistes semblaient avoir oublié les haines personnelles persistantes qu’ils pouvaient avoir les uns pour les autres. Les débats restèrent d’une courtoisie assez stupéfiante, et les petites phrases de nos spin doctors à la française se firent remarquer par leur absence. Jusqu’au lundi d’après le premier tour, avec les innombrables rebondissements politico-médiatiques qui suivirent et que je ne prendrai pas la peine de vous décrire (télés, radios et journaux s’en occupent) .

 

Le retournement a surpris le parti à la rose comme un lapin dans les phares d’une voiture. La bienveillance de la couverture médiatique s’inversait, avec la même force qu’elle était venue. Les débats sans fin et les analyses fumeuses ne mentionnaient plus le caractère éminemment démocratique et citoyen de la chose, ou le PS comme parti novateur. Ils ne s’attachaient même plus à couper les propositions des candidats en quatre. Brutalement, on ne parlait plus que des stricts enjeux de pouvoir, du soutien éventuel d’Arnaud Montebourg, de la gauche molle et de celle qui divise. Le débat du second tour redevenait une occasion pour les médias de s’énamourer des sous-entendus assassins de chacun des candidats, et non de discuter passionnément autour de leurs hypothétiques propositions, comme une semaine auparavant.

En cette veille de second tour, c’est le spectre du désastre interne de 2007, avec sa candidate soutenue par une petite moitié du partie et méprisée par l’autre, qui rôde près du zombie auquel ressemble le PS. Et c’est une très bonne leçon pour ceux qui voudront se lancer dans l’aventure : les primaires ouvertes sont à double tranchant, pouvant aisément détruire en seconde semaine ce qu’elles ont permis en première. Le dispositif socialiste2 n’aura pas empêché que les entourages des candidats et les candidats eux-même finissent par offrir aux médias leurs dissensions sur un plateau.

Les quelques protestations de socialistes moins en vue n’auront pas non plus permis d’arrêter une escalade verbale dont les médias ne ratent pas plus une goutte qu’ils ne le faisaient quand tout allait bien. Reste aux socialistes à espérer que les urnes restent vierges de tout soupçon ce dimanche, pour ne pas transformer un succès potentiel en vrai désastre.

 

Les primaires ouvertes en France semblent donc une solution pleine de risques, en particulier pour des partis dont les dissensions internes ne demandent qu’à éclater. C’est-à-dire la grande majorité des partis politiques français… reste une inconnue de taille : quelques points de gagnés durablement dans les sondages par le candidat socialiste désigné et la prise de risque s’en trouverait récompensée. Ne doutons pas qu’alors l’ensemble des partis politiques français se posera la question des primaires pour 2017. Les médias seront prêts, eux qui émettent déjà l’idée d’une saison des primaires, dans l’année précédant les élections présidentielle. Ceux-ci lorgnent d’ailleurs avec envie ce qui se fait chez les confrères d’outre-Atlantique.

 

 

NOTES
  1. Nombreux sont les journalistes et blogueurs qui se sont alarmés de la pénétration médiatique des primaires, critiquant des médias sans aucun recul. On n’a encore rien vu en France, et je ne suis pas certain que vouloir limiter leur pouvoir d’attraction médiatique soit un combat qui puisse être remporté. L’UMP ou ce que sera ce parti dans cinq ou dix ans finira par en organiser : ils n’auront alors certainement pas les pudeurs qu’ils expriment actuellement, jaloux qu’ils sont d’avoir raté ce train… []
  2. Avec la haute autorité des primaires en particulier. []

Commentaires

  1. Gnouros
    18 octobre 2011 @ 11:52

    Merci pour cette analyse, mais je ne suis pas convaincu que cela a été aussi contre-productif. L’avenir répondra évidemment à la question, mais je pense qu’il s’agit au contraire d’une bonne idée du point de vue du PS : 1) éviter la prolifération de petits candidats gravitant autour du PS ; 2) s’assurer presque de 2.5M de voix en 2012 ; 3) avoir dans une certaine mesure démocratisé encore plus la vie politique française.

  2. Moktarama
    18 octobre 2011 @ 13:47

    Pour le 1) cela n’aura fonctionné que pour Baylet, même si c’est toujours ça de gagné pour le PS (Taubira avait fait quelques % au premier tour quand elle s’était présentée pour le PRG) .

    Pour le 2) ça me semble encore plus hypothétique, sur 40 millions de voix minimum ça fait pas bézef.

    Pour le 3) je suis assez d’accord, même si je dirais « un peu plus » et non « encore plus » , parce qu’il me semble que de sérieux déficits existent dans notre république en termes de démocratie…

    Du point de vue du PS, je pense également que c’est une bonne idée. Mais le PS de 2007, par exemple, s’en serait-il aussi bien sorti que celui de 2011 avec DSK éjecté ?

    Hollande a par ailleurs encore beaucoup de boulot devant lui pour transformer l’essai, d’accord avec ce billet d’Authueil : PMF ou De Gaulle ?

    Comme toujours, le juge ultime du pronostic reste l’avenir. Qu’Hollande gagne ou perde, on l’imputera en partie aux primaires…

  3. Moktarama
    18 octobre 2011 @ 14:00

    On va revenir au 2) puisque c’est le thème du dernier billet publié chez vous, que je mets en lien : Quelques doutes raisonnables quand aux primaires socialistes

    La « spirale de l’engagement » me semble très ténue en ce qui concerne la situation de ces primaires, surtout dans un système non bipartite.

    Déjà, la signature de l’engagement se faisant en signant les listes d’émargement, la pression psychologique me semble assez faible (et on ne m’a pas lu le texte quand je suis venu, par exemple) .

    Ensuite, le fait de payer un euro représente à mon sens précisément l’inverse d’une spirale de l’engagement éventuel : puisque j’ai donné un euro, je me suis acquitté de ma seule obligation envers ces élections. Rien ne me lie plus au PS hors mon vote, car le parti n’a rien investi pour l’orgaisation (qui a même rapporté de l’argent) . Je peux me tromper, bien sûr.

    Enfin, de manière plus analytique, on remarque qu’Aubry n’a bénéficié d’aucun report de voix entre premier et second tour, alors même que les partis à la gauche du PS préféraient Aubry à Hollande. Ces électeurs du premier tour ne sont donc même pas retournés aux urnes. Les nouveaux électeurs du second tour sont probablement plus au centre qu’à la gauche de la gauche.

    Donc : Hollande a peut-être fidélisé des électeurs plus centristes, ceux qu’il aurait eu au premier tour, et n’en a pas gagné sur sa gauche.

    Après ces arguments, je me dis que je me trompe peut-être : si Hollande passe au second tour avec les voix centristes « fidélisées » par la primaire, le PS pourra considérer la chose comme un succès. Mais ce serait un changement majeur pour un parti qui n’a jamais gagné sans réunir les voix de toute la gauche au premier tour.

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