Miscellanée de réflexions

[01-2010] La civilisation de l’Occident médiéval, de Jacques Le Goff

22 juin 2011 | Pas de commentaire

Je débute ce billet par une recommandation, celle d’aller lire l’article du Webzine de l’histoire qui effectue une description érudite chapitre par chapitre du livre de Jacques Le Goff, article qui m’aura moi-même judicieusement poussé à vouloir lire cette somme sur un temps de l’histoire européenne finalement pas si bien connu que cela. Ceci étant dit, allons voir ce que contient cet opus récemment réédité par Flammarion à un prix fort modique.

Jacques Le Goff, médiéviste émérite, effectue dans son livre une approche qui se veut couvrir l’ensemble du spectre des sciences sociales pour une période qu’il élargit avec une certaine logique du VIème siècle à la fin du XIIIème siècle, et pour l’espace géographique déterminé qu’est l’Europe. L’auteur se place dans la position très particulière de l’ethnologue, qui observe sans chercher forcément à tout articuler, qui raconte sans obligatoirement vouloir trouver des relations de cause à effet, tenant ainsi compte avec une grande acuité du biais et de la forfanterie qu’il y aurait à croire qu’un homme du XXème siècle puisse articuler et déterminer finement des faits qui se sont produits il y a dix siècles en arrière et dont ne nous sont parvenues que des bribes soigneusement sélectionnées par les hommes de ce temps. Cette approche semble d’autant plus pertinente que le Moyen-Âge en Europe est, pour l’auteur, une période culturellement totalitaire, qui vit la destruction systématique des contenus livresques tendant à exprimer une singularité ou une vision en opposition avec le groupe.

Le Moyen-Âge de Jacques Le Goff débute par un ensemble d’invasions de l’Europe par de nombreux ensembles ethniques hétérogènes, eux-même très certainement poussés par des invasions et des modifications climatiques sur leurs terres d’origine. On y découvre des peuples fondamentalement séduits par l’idée de l’Empire et par la romanisation, allant jusqu’à donner plusieurs empereurs à la facade occidentale déliquescente de l’empire romain. Des peuples qui maîtrisent extraordinairement les techniques des métaux et vont amener aux peuples européens de nombreux apports originaires d’Asie. Ces « barbares » vont se révéler être le socle ethnique fondamental de l’Europe du Moyen-Âge, lui fournissant notamment l’essentiel des lignées royales et seigneuriales futures.

La chrétienté, ses hérésies et ses millénarismes seront, pour leur part, le socle à la fois temporel, géographique et culturel des hommes du Moyen-Âge :

L’espace chrétien détermine pour les hommes de ce temps l’essentiel du monde, ainsi que la nature de l’altérité. L’altérité, c’est le non-chrétien et même plutôt le non-catholique, qu’il est acceptable et même honorable de tuer sans remords ou de placer en esclavage, la grande et puissante Constantinople l’apprendra à ses dépens et malgré des supériorités technique et culturelle qui feront s’esbaudir les européens visitant cette ville de plus d’un million d’habitants quand les plus grandes villes de la Chrétienté atteignaient difficilement les quelques dizaines de milliers. Cette ville dont le besant, pour paraphraser Le Goff, était le « dollar de l’espace occidental » pour une Chrétienté dont l’essentiel de l’économie était non monétaire.

Le clergé catholique se révèle pour sa part très ambivalent pendant cette période. Il condamne tout intérêt que pourrait rapporter les capitaux, encourage les dépenses somptuaires des seigneurs, la thésaurisation, et proscrit l’investissement productif. Il encourage l’aspect culturel « totalitaire » en prônant cette idée de tout, de complétude, de stabilité tant géographique que culturelle de l’Europe d’un Moyen-Âge où le monde ne doit pas évoluer, à la fois dans l’attente du Jugement Dernier et au nom de la fixation par Dieu d’un état des choses qu’il serait vain et même sacrilège de chercher à modifier. Il donne cette « fâcheuse habitude » philosophique de la citation sortie de son contexte et de l’exégèse qui réinvente les texte qu’elle prétend expliquer pour asseoir son pouvoir tant spirituel que temporel. Il proscrit l’idée scientifique qui voudrait répéter l’extraordinaire par l’expérimentation, ce qui mettrait gravement en danger cette idée de complétude, de finitude pourrait-on dire, de l’esprit humain et des phénomènes divins.

D’un autre côté, ce même clergé et tout particulièrement les institutions monastiques agissent bien souvent en contradiction directe avec ces injonctions. Les monastères sont les plus grands investisseurs de ces temps sur leurs domaines, les seigneurs dilapidant tout surplus dans la représentation et thésaurisant les métaux précieux dans des coffres. Les abbés de ces monastères sont souvent à l’origine d’innovations afin de renforcer le pouvoir et le prestige de leurs structures, structures qui évoluent d’ailleurs constamment et sont des chantiers permanents. La scolastique permet à des moines de s’interroger, à certains de s’individualiser dans leurs écrits, à d’autres de poser les fondations de la Renaissance scientifique.

La balance des pouvoirs est également figée au Moyen-Âge dans une organisation tripartite comme on en rencontre tant d’autres dans l’espace indo-européen : en l’occurence, l’Europe du Moyen-Âge est divisée entre ceux qui combattent, ceux qui prient et ceux qui travaillent, une séparation qu’on retrouvera d’ailleurs jusqu’au XIXème siècle. Le parcours de l’Église est particulièrement intéressant, dans une Chrétienté qui est le puissant ciment de cette époque entre travailleurs et seigneurs, justifiant l’ordre établi de la féodalité tout autant que rappelant les seigneurs à leurs devoirs envers les manants, et à l’occasion se faisant battre par l’une comme par l’autre de ces classes sociales.

Des classes sociales qui sont elle-même extrêmement divisées entre elles et ne permettant pas d’y voir une lutte exclusive entre seigneurs et travailleurs, les seigneurs se faisant des vendettas quasi-perpétuelles et s’affaiblissant mutuellement en un concours de dépenses somptuaires des surplus économiques de leurs domaines, les travailleurs se méprisant entre citadins minoritaires mais au fort sentiment d’unité et paysans majoritaires mais incapables de s’assembler, entre artisans possesseurs de richesses et les salariés citadins naissants, entre paysans propriétaires de terres suffisantes ou suffisamment rentables pour dégager des surplus et paysans dont le revenu insuffisant de leur terre les oblige à se louer aux premiers, bref une multitude de subdivisions qui interdit toute lutte plus large tout en ne donnant comme réelle unité que l’idée catholique qui rassemble l’ensemble des habitants de l’Europe sous sa bannière.

Au niveau individuel, le Moyen-Âge est un monde de mouvement perpétuel et ne connaît que très peu la sédentarisation. Les seigneurs se déplacent avec leurs trésors et l’ensemble de leurs possessions, et la plupart des travailleurs peuvent mettre leur vie dans un sac pour se déplacer. Tout le monde est sur les routes et chemins, les prédicateurs se placent sur les gués et ponts, les péages sont aux mêmes endroits, et aucun lieu de vie n’est considéré comme définitif, du château du seigneur à la tenure paysanne. La normalité est dans le déplacement à cette époque, et ce n’est que vers le XIIIème siècle que l’errant deviendra suspect.

L’Europe de cette époque est un miroir boisé du désert musulman : les forêts sont des lieux magiques, inconnus, qui sont aussi le refuge de tous ceux qui refusent l’absolutisme culturel de l’époque, qu’ils soient bandits, prédicateurs, ermites ou paysans chassés de leurs terres. Des forêts finalement peu défrichées en dehors des bosquets à cause de la faiblesse de l’outillage et de la rareté des métaux, des forêts qui subviennent tant aux besoins des seigneurs par la chasse qui est leur apanage exclusif qu’à ceux des manants – par la cueillette et le braconnnage à l’occasion – qui y trouvent un apport nutritionnel appréciable et souvent primordial.

Le Moyen-Âge est également une époque de manque absolu, qui peut être vue comme une hallucinante régression après la pax romana et un Empire qui par son étendue et son administration connaissait des routes rapides, des surplus qu’il était possible de répartir et une économie monétaire globalisée à l’échelle de l’espace méditerranéen. Manque de matières premières, manque de routes praticables, manque de monnaie et d’échanges – et glorification de l’autarcie – , manque de connaissances, manque d’ouverture mais surtout manque permanent de nourriture. Ce monde européen vit en permanence au bord du précipice de la faim, monde que quelques mauvaises récoltes peut pousser à la famine généralisée de par la faiblesse des rendements et l’impuissance des techniques à permettre un stockage efficace les bonnes années, monde où la mort de faim n’est pas un euphémisme et où la nourriture occupe une immense place dans les chroniques de ce temps.

Pour conclure cette chronique décousue et loin de l’exhaustivité du passionnant livre de Jacques Le Goff, je le recommande à mon tour avant tout parce qu’en sus de se lire comme un roman pour peu qu’on ait un socle suffisant de connaissances superficielles sur le sujet, il nous décrit en nuances de gris un monde qui glorifiait au-delà de tout l’opposition entre Bien et Mal, pointant ses avancées comme ses régressions, montrant les choses sans prétention mais avec une érudition de l’anecdotique qui vous plonge au cœur de cette époque sans aucune difficulté. On y découvrira un espace géographique et temporel pétri de contradictions phénoménales, d’une grande immobilité autant qu’en mouvement perpétuel, socialement fixe aussi bien qu’agité de constantes luttes de pouvoir, géographiquement restreint et ignorant tant qu’attiré par l’altérité orientale comme un papillon par la lumière – cet Autre pourtant méprisé  – , et tellement d’autres choses qu’il serait vain de chercher à les énumérer toutes.

 


Je vous propose l’intégralité de la longue introduction rédigée par Le Goff dans le cadre de la réédition en 1982 d’un livre qui a quarante cinq ans mais pas une ride dans cette autre réédition de 2008, un auteur qui décrit ci-dessous finalement bien mieux que je ne l’ai fait dans ce billet les substances tant de son ouvrage que de sa démarche d’historien :

« Le plan de la collection « Les Grandes Civilisations » a imposé le cadre chronologique et le découpage de cet ouvrage et je les ai acceptés volontiers. En plein accord avec Raymond Bloch, Sylvain Contou [directeur littéraire chez Arthaud] et Jean Delumeau, j’ai centré le livre sur la période X-XIIIè siècles – le Moyen Age central qui est aussi dans une plus large perspective un moment décisif dans l’évolution de l’Occident, le choix d’un monde ouvert contre un monde fermé — malgré les hésitations de la Chrétienté du XIIIè siècle entre les deux modèles, l’option, encore inconsciente et freinée par la mentalité autarcique, pour la croissance, la mise en place de structures encore fondamentales pour le monde d’aujourd’hui. Ce temps a vu la naissance de la ville (la ville médiévale est autre que la ville antique — et la ville de la révolution industrielle sera aussi différente) , et du village, le vrai démarrage d’une économie monétaire, les inventions technologiques propres à assurer la conquête rurale, l’artisanat préindustriel, la construction à large échelle (charrue dissymétrique à roues et à versoir, outillage en fer, moulin à eau avec ses applications et moulin à vent, système d’attelage « moderne » ) . Avec l’apparition de la machine à usage utilitaire (et pas seulement ludique ou militaire) , s’élaborent aussi de nouveaux modes de domination de l’espace et du temps, de l’espace maritime surtout, avec l’invention du gouvernail d’étambot, l’adoption de la boussole, de nouveaux types de navires, le progrès dans la précision des mesures, la notion d’heures égales et la fabrication d’horloges pour les mesurer et les annoncer. L’Eglise maintient et parfois renforce son contrôle idéologique et intellectuel, mais l’alphabétisation progresse, l’opposition litteratiilliterati (instruits – ignorants, manieurs de latin et gens confinés aux langues vulgaires) ne recouvre plus l’opposition clercs-laïcs, un nouveau type d’enseignement et de science, la scolastique, appuyé sur une institution nouvelle, l’université, reste clérical mais développe l’esprit critique et favorise sur ses marges le développement des connaissances et des métiers juridiques et médicaux qui échapperont bientôt à l’Église. Malgré l’internationalisme chrétien les hommes se groupent de plus en plus en nations et en États autour de dirigeants laïcs sur un modèle surtout monarchique ou princier. Les structures sociales et mentales accordent une place privilégiée à des types d’organisation ternaire — le schéma indo-européen triparti : ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent, ou plus encore, avec l’affirmation du concept de moyen, d’intermédiaire, la trilogie des grands, des moyens et des petits — ou pluraliste (les états du monde, les vertus et les vices) . Les mentalités changent : de nouvelles attitudes face au temps, à l’argent, au travail, à la famille émergent malgré la force persistante des modèles aristocratiques renforcés par la formation de l’idéal courtois, premier code proprement occidental de politesse, quelles qu’aient pu être les influences arabes et la poussée des traditions paysannes qui se diffusent à travers une pensée « floklorique » . L’Église élabore pour cette société nouvelle un humanisme chrétien qui relève l’homme humilié en Job, par référence à l’image de Dieu, transforme la dévotion grâce à l’essort du culte marial et à l’humanisation du modèle christologique, bouleverse la géographie de l’au-delà en insinuant le Purgatoire entre le Paradis et l’Enfer, privilégiant ainsi la mort et le jugement individuel.

Tout n’est pas rose, contrairement à ce que prétendent certains, dans cet épanouissement du Moyen Age central. La famine est toujours menaçante, la violence omniprésentes, les luttes sociales âpres et constantes, même si des formes plus pacifiques et organisées de résistance des classes et groupes dominés apparaissent : la grève en milieu artisanal et universitaire. L’Église inquiète et incapable — malgré les ordres monastiques et religieux nouveaux, cisterciens et ordres mendiants, et les conciles animés par la Papauté — d’un véritable aggiornamento (ce qu’elle appelle la réforme) durcit son appel à l’enfer et organise ce christianisme de la peur que Jean Delumeau montre si bien pour la période suivante. Mais il est clair que, au moins à partir du XIè siècle, on ne peut plus parler, comme on l’a fait du XVIè au XIXè siècle, d’âge des ténèbres pour désigner le Moyen Age et que notre temps y reconnaît notre enfance, le vrai commencement de l’Occident actuel, quelle que soit l’importance des héritages judéo-chrétien, gréco-romain, « barbare » , traditionnel, que la société médiévale a recueillis. Malgré la réelle cruauté des temps médiévaux en bien des domaines de la vie quotidienne, nous supportons de plus en plus difficilement que médiéval soit synonyme d’arriéré et de sauvage. On l’accepterait plus volontiers proche de primitif, puisque notre époque est presque fascinée par le primitivisme. L’essentiel est l’indéniable puissance créatrice du Moyen Age.

Si pour moi le cœur du Moyen Age est toujours situé dans les trois siècles et demi qui vont de l’An Mil à la peste noire, j’aurais davantage tendance aujourd’hui à replacer ce Moyen Age court dans un long Moyen Age qui s’étendrait du IIIè siècle environ jusqu’au milieu à peu près du XIXè siècle, un millénaire et demi dont le système essentiel est celui du féodalisme même si on doit y distinguer des phases parfois fortement contrastées. Mon « beau » Moyen Age de la croissance est encadré par deux phases de récession ou de stagnation qui ont pu amener Emmanuel Le Roy Ladurie à évoquer l’idée d’une histoire (presque) immobile, bien qu’il se refuse évidemment, comme tout historien, à arrêter l’histoire, ce qui serait la nier. D’ailleurs, ni ce Haut Moyen Age qui remonte selon moi à ce qu’on appelle maintenant l’Antiquité tardive, ni l’écosystème d’Emmanuel Le Roy Ladurie  pour la période qu’on nommait, elle, scolairement, « moderne » , ne m’apparaissent comme de simples affaissements ou  essouflements de l’Histoire. Même si on a , à mes yeux, exagéré l’éclat des Renaissances (celle des Carolingiens comme celle des Humanistes) , le IXè et le XVIè siècle, le siècle de Charlemagne et celui de Charles Quint, pour parler comme Voltaire, sont des temps de novation. Mais l’essentiel est, pour la Chrétienté latine, ce long équilibre du mode de production féodal dominé par l’idéologie chrétienne, qui s’étire de la fin de l’Antiquité classique à la Révolution industrielle, non sans crises ni sans innovations.

Ainsi mon Moyen Age est plus que jamais, et ce n’est qu’un apparent paradoxe, ancré dans la longue durée et entraîné dans un vif mouvement. Le système que je décris se caractérise en effet par le passage de la subsistance à la croissance. Il produit des surplus mais ne sait pas les réinvestir. Il dépense, il gaspille sous le signe de la largesse les récoltes, les monuments, ce qui est beau, les hommes, ce qui est triste. Il ne sait que faire de son argent, coincé entre le mépris des adeptes de la pauvreté volontaire et les condamnations de l’usure par l’Église.

Pourtant l’Occident vit, entre le XIè et le XIVè siècle, une conversion essentielle. Il se contenter auparavant de subsister, de survivre, parce qu’il croyait la fin des temps proche. Le monde vieillissait et la peur de l’Antéchrist était balancée par le désir du Millénium, du règne des saints sur la terre, ou, d’une façon plus conforme à l’orthodoxie de l’Église, l’attente du Jugement Dernier nourrissait également l’espoir du Paradis et la crainte de l’Enfer. Désormais il s’installe sur terre pour un temps toujours limité mais plus long, et, plus qu’au retour aux puretés originelles du Paradis ou de l’Église primitive ou au basculement dans la fin des temps, il songe à ce qui le séparera pour longtemps encore de l’éternité. Le provisoire va durer. Il songe de plus en plus à aménager sa demeure terrestre et à se donner, dans l’au-delà, un territoire, un royaume d’attente et d’espérance entre la mort individuelle et la résurrection dernière, le Purgatoire.

Quinze ans après, pendant lesquels se sont affirmés, surtout dans l’école historique française, les orientations qui ont conduit à la notion d’anthropologie historique, d’une histoire qui ne se reconnaît pas de frontières précises avec la sociologie et l’ethnologie, je ne crois pas avoir à modifier substantiellement l’architecture du cœur de cet ouvrage, architecture qui dépend de choix théoriques et méthodologiques.

Je commence par une étude des structures de l’espace et du temps non seulement parce que ce sont les cadres fondamentaux de toute société, mais parce que leur étude montre que rien ne s’appréhende et rien ne fonctionne en histoire qui ne soit une structure mixte de réalités matérielles et symboliques. L’espace au Moyen Age est à la fois la conquête de territoires, d’itinéraires, de lieux et l’élaboration de la représentation de ces espaces. Un espace valorisé qui relègue à une place subalterne l’opposition antique de la droite et de la gauche pour privilégier les couples haut et bas, intérieur et extérieur. Un espace construit comme la réalisation d’une identité collective mais qui sécrète en même temps des espaces d’exclusion en son sein même pour l’hérétique, le Juif mais aussi pour ces chrétiens en qui la société dominante ne voit plus que des idéaux dévoyés, l’itinérant devenu vagabond, le pauvre transformé en mendiant valide, le lépreux se révélant empoisonneur, le folklore laissant apparaître derrière ses masques de carnaval son vrai visage, celui de Satan. un temps qui se dispute entre les cloches des clercs et les beffrois des laïcs, entre le temps plein de ruptures de l’eschatologie scandé par les conversions, les miracles, les épiphanies diaboliques et divines et le temps continu de l’historicité qu’annalistes et chroniqueurs construisent laborieusement, le temps circulaire du calendrier liturgique et le temps linéaire des histoires et des récits, le temps du travail, le temps du loisir, et l’émergence lente d’un temps divisible en parties égales et mécaniquement mesurables, celui des horloges qui est aussi celui du pouvoir unificateur, de l’État. Ainsi dans les structures profondes se révèle cette union du réel et de l’imaginaire dont la compréhension se refuse à l’inacceptable problématique de l’infrastructure et de la superstructure, vieilles lunes qui n’ont jamais rien éclairé.

Il me paraît toujours nécessaire d’insister ensuite, aux deux bouts de la chaîne historique, sur deux domaines dont les recherches récentes ont montré de plus en plus l’importance, la culture matérielle et les mentalités. Non d’ailleurs que la première soit purement matérielle. Les anthropologues nous ont appris à déchiffrer la nourriture et le costume comme des codes alimentaire et vestimentaire. Les hommes du Moyen Age ont beaucoup investi, symboliquement, dans ces codes. La société de la chasse et du gibier rôti regardaient de haut le monde de l’agriculture et des bouillies, mais tous, à divers niveaux, étaient des jardiniers d’une part, des carnivores de l’autre. Du côté du vêtement je ne citerai qu’un phénomène, spectaculaire : le triomphe de la fourrure que vient d’étudier magistralement Robert Delort, et la révolution du poil qui ne hérisse pas, vers l’extérieur, les peaux, mais les fourre vers l’intérieur.

Quand aux secondes, les mentalités, elles sont peut-être une réponse maladroite au vieux projet des historiens d’introduire dans leur science encore dans l’enfance la psychologie collective, sous une forme qui ne soit pas trop impressioniste ou subjective, tout en conservant aux structures mentales leur plasticité et leur flou. Elles sont surtout le moyen d’ouvrir la porte à un ailleurs de l’histoire, à autre chose que les appauvrissements de l’histoire routinière, néo-positiviste ou pseudo-marxiste.

Au carrefour du matériel et du symbolique le corps fournit à l’historien de la culture médiévale un observatoire privilégié : dans ce monde où les gestes liturgiques et l’ascétisme, la force physique et l’aspect corporel, la communion orale et la lente valorisation du travail , comptent tant, il importe de donner toute leur importance, au-delà de l’écrit, à la parole et au geste.

Surtout j’estime que le fonctionnement de la société s’éclaire principalement par les antagonismes sociaux, par la lutte des classes, même si le concept de classe ne s’adapte pas bien aux structures sociales du Moyen Age. Mais ces structures sont, elles aussi, pénétrées de représentations mentales et de symbolisme. D’où la nécessité de compléter l’analyse des « réalités » sociales par celles de l’imaginaire social, dont une des créations les plus originales du Moyen Age est le recours au schéma trifonctionnel indo-européen, dont Georges Dumézil a révélé l’importance, et auquel Georges Duby vient de conscrer un grand livre, Les Trois Ordres ou l’imaginaire du féodalisme.

Enfin, je pense qu’en s’efforçant de décrire et d’expliquer la civilisation médiévale, il ne faut pas oublier deux réalités essentielles.

La première tient à la nature même de la période. L’Église y joue un rôle central, fondamental. Mais il faut voir que le christianisme y fonctionne à deux niveaux : comme idéologie dominante appuyée sur une puissance temporelle considérable, comme religion à proprement parler. Négliger l’un ou l’autre de ces rôles conduirait à l’incompréhension et à l’erreur. D’ailleurs, dans la dernière période médiévale, celle qui, selon moi, commence après la peste noire, la conscience plus ou moins claire qu’a l’Église de la contestation de son rôle idéologique la conduit à ce durcissement qui s’exprimera par la chasse aux sorcières et plus généralement par la diffusion du christianisme de la peur. Mais la religion chrétienne ne s’est jamais réduite à ce rôle d’idéologue et de gendarme de la société établie. Surtout pas au Moyen Age qui lui doit ses élans vers la paix, la lumière, l’élévation héroïque, un humanisme où l’homme pèlerin, fait à l’image de Dieu, s’efforce vers une éternité qui n’est pas derrière mais devant lui.

La seconde réalité est d’ordre scientifique et intellectuel. Il n’y a probablement pas de domaine de l’histoire que l’enseignement universitaire traditionnel n’ait davantage morcelé, en France à coup sûr, ailleurs aussi le plus souvent. L’histoire générale ou proprement dite a été coupée de l’histoire de l’art et de l’archéologie (cette dernière en plein essor) , de l’histoire de la littérature (il faudrait dire des littératures dans ce monde du bilinguisme où s’épanouissent, à côté du latin des clercs, les langues vernaculaires) , de l’histoire du droit (ici encore des droits, le canonique se constituant à côté du romain renaissant) . Or aucune société, aucune civilisation n’a peut-être eu plus fortement la passion de la globalité, du tout. Le Moyen Age a été, pour le meilleur et pour le pire, totalitaire. Reconnaître son unité, c’est d’abord lui restituer sa globalité. »

 

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