Miscellanée de réflexions

[04-2008] Les Bienveillantes, de Jonathan Littell

31 mai 2011 | Pas de commentaire


On commencera ce billet par un avertissement et une anecdote : les critiques, qui ont par ailleurs encensé le livre – pour une fois que je suis d’accord avec eux – , ont tous prévenu à sa sortie : « c’est un très gros livre, attention ne l’offrez pas juste parce que c’est le Goncourt. » Du coup, il s’est vendu à 700 000 exemplaires – oui oui, tant que ça – et j’ai pu l’acheter d’occasion à Gibert – y’en a des rangées entières à l’état neuf – pour un prix raisonnable. En effet, c’est un gros livre, il tape ses 900 pages, mais c’est surtout un livre complexe, bourré de noms, de lieux, de grades et de réflexions philosophiques et oniriques. Ce n’est pas un Tom Clancy, quoi, mis à part le nombre de pages. Donc effectivement, ne l’achetez pas si vous avez tendance à ne aimer les livres trop touffus, ou si vous n’aurez pas le loisir de prendre le temps pour le lire. Cela serait une perte sèche d’argent.

Mais si vous avez le temps, vous allez vivre une sacrée expérience ! En effet, Maximilien Aue, le narrateur, nous emmène de sa jeunesse en 1938 jusqu’à la chute de Berlin en 1945 à travers une fresque historique monumentale, tout en jouant le rôle virtuel d’un négatif de cette époque à travers son histoire personnelle et intime ou ses réflexions philosophiques.

Mon précédent « livre de bourreau » était La mort est mon métier, de Robert Merle – aussi un grand livre – , qui contait par ses yeux l’histoire personnelle de Rudolf Hoss, commandant d’Auschwitz-Birkenau. L’histoire d’un homme de devoir, un fonctionnaire comme on en voit beaucoup dans Les Bienveillantes – et que le narrateur rencontrera – , qui a juste « fait son boulot ». Et c’est cela qui est monstrueux dans La mort est mon métier, qu’on retrouve encore une fois dans Les Bienveillantes, ce « sens du devoir » doublé bien souvent de la certitude que la machine est de toute manière trop grosse pour être arrêtée.

Mais là ou La mort est mon métier a un contexte assez personnel, avec un destin très individuel, la vie du narrateur fictif des Bienveillantes nous fait découvrir un tableau bien plus complexe que ce que j’en appréhendais jusque là.

Ou l’on comprend que les choix étaient plutôt limités pour les citoyens allemands, que ce soit dans les carrières – si on n’est pas habile, on se retrouve fonctionnaire de la SS comme on pourrait se retrouver fonctionnaire d’une usine de roulement à billes – ou dans une éventuelle protestation – qui conduit presque irrémédiablement à la mort.

Ou l’on comprend que la civilisation n’est qu’une mince couche de vernis contre les multiples pulsions autodestructrices de l’Homme. Pulsions que le narrateur vit lui-même à un niveau très intime.

Ou l’on comprend à quel point c’est l’absence de culpabilité qui permet à l’homme de faire disparaître cette mince couche de vernis. Que ce soient les Nazis considérant les juifs, tziganes ou handicapés comme des sous-hommes – untermensch – parasites dangereux du Peuple – Volk – allemand ; ou les soldats russes considérant la population civile allemande comme outil de juste rétribution pour les dommages faits à leur mère-patrie.

Ou l’on comprend que si l’homme ne cherche pas à creuser, il n’en est pas moins redevable des crimes commis en son nom. Même si « on ne savait pas », on n’a pas cherché à savoir. Pour connaître plutôt bien les allemands, cette culpabilité, qu’il soient impliqués familialement ou non, les hante toujours très fortement. Le parallèle avec la guerre d’Algérie fonctionne assez bien du point de vue français, sujet dont par ailleurs et contrairement à l’Allemagne qui a subi la dénazification – information presque totale, procès nationaux, changement complet de l’Histoire Officielle allemande – , nous ne sommes toujours que peu informés si l’on ne creuse pas personnellement.

Mais surtout, ce livre est pour moi une confrontation brute avec une face de la nature humaine, à un mal qui nous touche tous, et dont, à la manière que Littell a de nous faire passer d’une discussion froide entre fonctionnaires chargés du « traitement des populations dangereuses » à la description enchanteuse d’un paysage matinée de réflexions philosophique sur l’idéologie nazie, ses contradictions et ses idéaux – que le narrateur approuve par ailleurs – , puis à un vaste abattage d’humains dont rien ne nous est épargné, ni les souffrances des victimes, ni celles des bourreaux. Oui, la souffrance du bourreau, le maillon le plus faible de la chaîne, remplacé bientôt par le Ziklon B bien moins couteux en moral et pour le comportement des troupes.

Ce mal, donc, Les Bienveillantes en est un condensé, qui notamment sur la fin vous contaminerait presque, vous emportant à votre tour vers votre propre part sombre, tellement humaine ! Bref, on referme ce bouquin comme on sortirait d’une plongée brutale dans la peau d’un allemand lambda du troisième Reich – pas le narrateur mais plutôt un des personnages qu’il croise. Et ça fait plutôt mal de constater qu’exactement comme nous, non, les allemands de cette époque dans une grande majorité n’étaient pas inhumains. Ils étaient juste passifs : passifs à l’information – tous nos voisins juifs sont partis à l’Est – et l’éducation – on me dit que le Volk est le plus important, que le juif est dangereux -, passif par rapport aux évènements – pourquoi réagirais-je devant cette belle machine bien huilée, elle pourrait me tuer sans conséquences. Ils se sont laissés contaminer par ce mal que nous avons tous et qui est plus ou moins bien tenu en cage par notre éducation, notre réflexion, notre connaissance de ce mal. Ainsi, la philosophie et les sciences sociales n’avaient plus aucune valeur dans le troisième Reich, les enseignements en étant tous fortement orientés. Encore bien plus que les autres matières du moins.

Ce livre vous vaccine au sens propre de votre part la plus humaine peut-être, en tout cas la plus dangereuse. Et vous comprenez que seule la confrontation avec ce mal permet de ne jamais laisser surgir ce diable en nous. Le triptyque des rappels pouvant être : éducation, information, et surtout réflexion.

Pour être plus général, si l’Allemagne d’aujourd’hui est un modèle démocratique et des droits de l’homme dans le monde, c’est bien parce que les allemands jeunes ou vieux portent encore profondément cette culpabilité et cette connaissance du pire en chacun de nous. Et si l’Italie du Nord et la Flandre continuent visiblement d’être un terreau fertile pour ce mal, c’est bien en partie parce que la dénazification y fut sinon inexistante, du moins très modérée.

Les Bienveillantes vous fait à votre tour porteur d’une grosse part de culpabilité, qui concerne toute notre putain d’espèce. Et il le fait avec une violence inouïe, qui vous assommerait presque devant cette vision globale d’une période ou presque tout le monde en Europe a fini par en oublier sa conscience. Il le fait avec une précision historique impressionnante, tellement précise qu’elle vous en donne la nausée, ou c’est l’exploitation de l’homme par l’homme pour la destruction de l’Homme. Avec l’assentiment du bourreau, de la victime et de l’immense majorité, les observateurs passifs.

Voilà, c’est un peu le fouillis, pas vraiment une critique au final, c’est bien la preuve que la lecture de ce livre ne vous laisse pas (ou du moins, ne m’a pas laissé) indemne…

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