Miscellanée de réflexions

Nicolas Sarkozy, ou le onzième "Français moyen" du débat sur TF1

26 janvier 2010 | Pas de commentaire

Le débat du lundi soir, entre Nicolas Sarkozy, dix “Français moyens” et Jean-Pierre Pernaut comme chef d’orchestre, fut finalement assez décalé, tant dans les thèmes abordés que dans les longues réponses du président-candidat préféré des Français.

Un dispositif au service du président de la République

Après une longue et fort douce interview de Nicolas Sarkozy par Claire Chazal, nous pûmes en effet passer au coeur de l’émission selon la première chaîne : un “grand débat” avec des “vrais Français” – tous contactés suite à des reportages dans le journal de 13 heures de la chaîne – qui poseront donc de “vraies questions” – c’est-à-dire des questions relatives à leur situation individuelle, la dette publique ne sera par exemple pas du débat.

Jean-Pierre Pernaut, lui, n’est manifestement présent que dans le but de recadrer des invités qui auraient le fort mauvais goût de vouloir mettre en difficulté notre président – les “vrais Français” ne pourront donc être plus pugnaces que les “vrais journalistes” habituels – ; tout autant que de se tenir prêt à intervenir avec sa brosse à reluire – made in France, Pernaut oblige – pour rendre plus confortable l’émission au candidat.

On remarquera avec intérêt le panneau interactif situé derrière notre président, destiné à afficher des chiffres et des statistiques concernant les sujets abordés, sans toutefois forcément de rapport direct avec la discussion en cours, on n’est pas ici dans la vérification des assertions présidentielles mais dans l’utilisation de la statistique comme élément de contextualisation. Cela donna toutefois lieu une unique fois à une image qu’on aurait aimé voir se répéter : le président affirmant que l’emploi des seniors avait augmenté de 38 à 39 % depuis 2007 tandis que le panneau indiquait – en très gros caractères – le chiffre de 38.3 % .

Enfin, le débat était censé être inconnu du président, ce dont on pourra largement douter. Non seulement Pernaut mentionnera l’existence d’un rendez-vous préalable entre rédaction de TF1 et invités pour “fixer les thèmes et les questions” ; mais en plus on verra notre président aligner une avalanche de statistiques et de faits précis qu’on pourra sans trop d’hésitations imputer à un briefing extrêmement serré par son équipe de communication.

L’identité nationale aux abonnés absents

C’est un creux qui ressort avant tout du “débat” , celui de l’identité nationale devenue l’alpha et l’omega de la communication du parti au pouvoir depuis octobre 2009. Rien de tout cela dans les questions et remarques des dix invités. Le chômage, le pouvoir d’achat, la politique de santé, les banlieues et les personnes âgées délaissées par l’Etat représentent manifestement les thèmes principaux qui se dégageaient des propos de nos dix “vrais Français” .

Discrimination quotidienne et biais journalistiques flagrants

Beaucoup ont pointé au cours du débat une subtile différence effectuée par notre président entre invités. Tandis que les hommes blancs sont appelés “Monsieur XXX” ou “Monsieur” tout court, les femmes et les hommes non blancs sont appelés uniquement par leur prénom par Nicolas Sarkozy, et ce de manière systématique et tout au long de l’émission.

Du côté de TF1, on connaît aussi ce genre de subtiles différenciations. Un des invités se verra gratifier de sa qualité de délégué CGT en sus de sa profession d’ouvrier à la SBFM ; une autre invitée sera, elle, décrite seulement par sa profession tandis qu’elle déclarait quelques semaines auparavant dans la presse locale à propos de François Fillon, photo à l’appui : “C’est une rock star ! “ .

Sarkozy, candidat à la présidentielle de 2007

Nous assistâmes hier soir à une version intriguante du président : celui-ci semblait jouer le rôle du candidat qu’il était en 2007, quand il pouvait avec facilité imputer à d’autres des faits politiquement désagréables. L’Union Européenne et le parti socialiste en prirent ainsi sévèrement pour leur grade, institutions néfastes voulant freiner le progrès sarkozyste flamboyant et créateur de richesses !

Ce discours consistait à ignorer totalement le fait que l’UMP est au pouvoir depuis neuf ans et Sarkozy président depuis bientôt trois, hors bien évidemment les lois les plus récentes dont nous entendîmes – pour le coup – parler tant par le président que par son factotum, un Pernaut qui pourrait sans aucun doute remplacer Frédéric Lefèbvre et son porte-parolat au pied levé.

C’est un vrai candidat auquel nous avons eu à faire : un “vrai Français” qui était le onzième homme, toujours d’accord avec les propos des dix autres, se lamentant avec ferveur quand à sa propre incapacité politique sans pour autant se l’imputer avec franchise – comme un candidat n’étant pas au pouvoir – , la réservant aux socialistes et à l’Europe, et pratiquant dans ce but avec son habituelle maestria la reformulation des questions posées pour pouvoir caler les réponses toutes faites préparées avec les conseillers. Nous ne saurons donc pas où est passé le “plan Banlieue” de Fadela Amara, mais sommes maintenant au courant que Nicolas Sarkozy tient avant tout à la vidéo-surveillance et à la sécurité dans les “quartiers difficiles” .

Une émission mi-figue mi-raisin

La conclusion de l’opus d’hier soir reste mitigée. Certes, le président a su apparaître comme connaissant ses dossiers, toujours aussi volontaire, et capable de pratiquer avec tout autant de talent sa version de la langue de bois qu’avec les journalistes habituels – ce qui n’est clairement pas un bon point pour eux. Toutefois, les visages de six pieds de long des dix autres “Français moyens” , malgré le sourire ultra-brite de Jean-Pierre Pernaut, en disaient long au téléspectateur et confirmaient ce que lui-même ressentait : une impression tenace de vide absolu de la pensée politique moderne, incapable d’élever le débat comme de parler avec un minimum de franchise ; et l’impuissance particulière d’un président Sarkozy devant des questions concrètes directement issues de ses propres réformes. Pour ce dernier, visiblement, le contrat est rempli et les promesses tenues, loin de ce qu’on peut en ressentir si on se souvient par exemple des grandes promesses pour les SDF et la limitation des dépenses publiques.

Sélection d’articles sur le sujet : séance vrai-faux par Les décodeurs ; décryptage par l’Express ; réactions à chaud d’André Gunthert et de Daniel Schneidermann ; la syntaxe présidentielle par le Champignacien ; Unes de la presse nationale puis régionale sur @si .

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