Miscellanée de réflexions

In the loop : un film grinçant

28 novembre 2009 | Pas de commentaire

J’ai été voir le film anglais “In the loop” dernièrement, et je ne saurais trop vous le recommander : jamais je n’avais autant rigolé devant un film parlant de géopolitique et de jeux de pouvoir, sujets habituellement abordés avec un sérieux à la limite de l’endormissement par les réalisateurs.

Le contexte est le suivisme du gouvernement anglais suite à la décision prise par Tony Blair de soutenir entièrement une offensive militaire contre l’Irak décidée par l’administration américaine de G.W. Bush, je laisse la parole au critique cinéma du journal Le Monde pour une présentation des protagonistes :

Simon Foster (Tom Hollander), jeune et pas très brillant secrétaire d’Etat au développement international, s’écarte légèrement de la ligne du gouvernement de Sa Majesté en déclarant à une meute de journalistes qui font le trottoir que la guerre est “imprévisible”. Il s’attire ainsi les foudres du redoutable Malcolm Tucker (Peter Capaldi), responsable de la communication gouvernementale. Inspiré d’Alastair Campbell, qui occupa ces fonctions auprès de Tony Blair, Tucker est écossais comme son modèle et d’une grossièreté à faire rougir Joey Starr.

Le cadre du film est donc celui des batailles administratives que les sous-fifres vont mener pour le compte de leurs patrons ou pour leur propre compte, aussi bien en Angleterre qu’Outre-Atlantique. Le véritable anti-héros joué par un excellent Tom Hollander, qui pour une comparaison possède à peu près le même niveau de pouvoir qu’une Rama Yade actuellement en France, va se trouver balloté tout au long du film entre des supérieurs ou des “faux amis” américains (l’administration américaine étant dépeinte comme un véritable champ de batailles picrocholines avec ses anti-guerre et ses pro-guerre) , jusqu’à renier toutes ses convictions et se faire lamentablement éliminer du jeu, sans que jamais il ne comprenne les raisons de ces vagues qui l’emportent comme une coquille de noix sur un océan déchaîné.

Une précision s’impose à ce stade : ce n’est pas un film historique, les références anachroniques abondent et l’enchaînement des faits laisse une large part à l’imagination scénaristique grâce au niveau auquel le film se déroule (l’arrière-scène du pouvoir, pour une image parlante) .

Toutefois, contrairement au critique du Monde qui y voit “une vision assez limitée mais réjouissante de la vie des grands qui nous gouvernent.” , il me semble que le film est d’un réalisme finalement poignant dans la description du cadre humain ayant mené à la guerre en Irak et ayant toujours cours chez “les sous-fifres qui croient gouverner” . L’administration américaine est effectivement un bordel sans nom, incapable de la plus petite des coordinations – on pensera au 11 septembre ou à Katrina – entre des gens qui passent une bonne partie de leur temps à se tirer dans les jambes et à essayer de comprendre d’où viendra le prochain coup interne.

La réalité n’a pas de prise dans cet univers délirant, où l’on décide d’une guerre sur des photos satellites bidonnées et un informateur reconnu par ses propres services de renseignement comme non fiable. Où l’on considère l’ONU comme une instance de validation de décisions déjà prises. Où les anglais se voient être des vassaux absolus des Etats-Unis, le porte-parole anglais jureur traitant même l’anti-héros de “Love actually” lorsqu’il mentionne ses scrupules à faire une guerre “pour laquelle il n’a jamais voulu se faire élire” (en référence à une scène de cet autre film anglais où un Hugh Grant premier ministre refuse de se faire imposer les conditions américaines) .

Le film montre avec un humour ravageur à quoi tiennent parfois les décisions prises par ceux qui nous gouvernent, “in the loop” pouvant se traduire par “dans la boucle” . Cette “boucle” est celle de l’information : les protagonistes du film passent leur temps à essayer de comprendre pourquoi telle ou telle chose s’est produite, qui a parlé à la presse, d’où viendra le prochain coup. Ils courent tous après des informations concernant leurs ridicules petits jeux de pouvoir, avec plus ou moins de réussite en fonction de leur pouvoir personnel et de leur habileté, le anti-héros étant la symbolisation de l’échec dans ces cercles.

Mais surtout, cette “boucle” symbolise parfaitement la déconnexion qui caractérise la communication et l’information actuelles. La réalité de la situation en Irak n’a rien à voir avec les décisions qui sont prises ici, seule compte la perception entre protagonistes et institutions : la réalité n’est dans ce film qu’un aspect au mieux un peu embêtant, et au pire simplement inexistant. Ainsi, l’expression “in the loop” symbolise parfaitement notre époque : être “in the loop” , c’est être bien placé en termes de jeux de pouvoir internes, mais ça n’a pour autant strictement aucun intérêt pour comprendre la situation externe.

Enfin, comment ne pas mentionner la terrible description qui est faite des médias anglo-saxons à cette époque ? Ils sont dépeints comme étant entre manipulation permanente et dédain absolu par ces hommes et femmes de pouvoir, qui considèrent les journalistes au mieux comme des moyens utiles de manipulation de leur cercle interne, et au pire comme des nuisibles qu’on menace sans scrupule (avec succès) .

Bref, un film qui va certainement devenir culte, et un exercice de style complètement décalé et pas si faux sur les jeux de pouvoir politiques et administratifs ; exercice où l’humour anglais se révèle encore plus ravageur qu’habituellement. Je n’avais pas autant entendu rire dans une salle de cinéma depuis “Le diner de cons” , ce qui n’est pas un mince exploit dans des salles françaises habituées au silence respectueux.

Commentaires

Commenter | S'exprimer





Vous pouvez utiliser ces balises HTML : <i> <b> <blockquote>

Contrat Creative Commons.

Contact

moktarama[at]gmail.com

Flux RSS

Recherche